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Louis Garrel ne badine pas avec l'amitié. Il l'a prouvé en faisant ses gammes en tant que réalisateur avec un premier court métrage au titre évocateur « Mes copains », puis un second, « La règle de trois », où l'amour était mis à l'épreuve d'une amitié un peu trop envahissante. « Les deux amis », tout en faisant appel au même trio d'acteurs, renverse en quelque sorte la proposition : cette fois-ci, c'est une amitié véritable entre deux garçons qui va être fragilisée par l'irruption d'une belle jeune femme. Pour son premier long-métrage, le plus beau ténébreux du cinéma français n'a pas hésité à remettre sur le métier le bon vieux triangle amoureux, motif de fiction rebattu mais non moins inépuisable et dénominateur commun de nombreux films de sa filmographie, de Bertolucci à Honoré en passant par Doillon, sans omettre son inoubliable clin d’œil à la fin des « Amours imaginaires » de Dolan. De clin d’œils de cinéphile, « Les deux amis » ne manque d'ailleurs pas, qui lorgne du côté de Sautet,Truffaut, Laurel et Hardy sans se contenter de marcher à l'ombre des grands. Si, après écriture du scénario, Louis Garrel s'est surpris à trouver des résonances entre son film et « Marche à l'ombre », « Les deux amis » s'avère aussi faire écho à « Sérénade à trois » de Lubitsch où deux amis artistes ratés s'amourachaient d'une même femme. Mais c'est encore avec « Extérieur, nuit » de Jacques Bral que la ressemblance est la plus frappante, cavale dans le Paris by night des années 1980 de deux loosers désaccordés (Lanvin, encore, et Dussollier) se partageant, le temps d'une seule et longue nuit, les faveurs d'une femme libre et mystérieuse, toujours au bord de la dérobade (Christine Boisson).

Creuset volontaire ou involontaire de tout un pan d'histoire du cinéma, le film dialogue aussi avec le cinéma de papa (le tournage d'un film sur mai 68 nous ramène aux « Amants réguliers » de Philippe Garrel) et de maman (avec son héroïne, prisonnière en cavale, « Les deux amis » rappelle le très récent « L'Astragale » de Brigitte Sy). Mais les bons fils, et les bons réalisateurs, sont ceux qui tout en assumant leur héritage, inventent des chemins de traverse singuliers et buissonniers et Garrel est de cette trempe-là. A la croisée du buddy-movie et du mélo sentimental, « Les deux amis » fait se rejoindre les trajectoires chaloupées d'une jeune femme en liberté conditionnelle, Mona, vendeuse de sandwiches à la Gare du Nord (Golshifteh Farahani, sublime et sublimement filmée) et d'un tandem d'artistes à la petite semaine. Clément (le grand Vincent Macaigne, éternel amoureux transi aux yeux de cocker malade) est fragile, romantique, un brin pataud et accessoirement figurant de cinéma ; Abel (Garrel) est séducteur, retors, de mauvaise foi et joue les pompistes en attendant de pondre son chef d’œuvre. Appelé à la rescousse par son ami qui échoue à conquérir Mona, Abel va, par la force des choses, outrepasser son rôle d'entremetteur....

Avec « Les deux amis », Louis Garrel redonne ses lettres de noblesse (et ses belles lettres, puisque le titre est inspiré de la fable de La Fontaine) à l'amitié, trop souvent prétexte dans le cinéma français d'aujourd'hui à une exaltation hétéro-beauf de la virilité. Garrel, lui, fait la part belle au sentiment, à une sensibilité masculine à fleur de peau derrière laquelle on sent la patte de son co-scénariste, Christophe Honoré. Il filme l'amitié qui unit ce duo burlesque comme il filmerait des scènes d'amour, sans pour autant verser dans l’ambiguïté sexuelle (l'homosexualité présumée étant ici de l'ordre du pur comique, du quiproquo) et l'assimile, de la beauté de la première rencontre à son délitement, à une histoire d'amour. « Parce que c'était lui, parce que c'était moi », ou l'amitié comme fatum et ultime refuge, telle est la conclusion en forme de cul-de-sac tragique de cette variation réussie autour des « Caprices de Marianne » de Musset. En racontant les pérégrinations de ce vieux couple d'amis au bord de l'implosion face au tourbillon Mona (qui se contorsionne d'ailleurs, sous la lumière bleutée d'un bar, au son du « Easy, easy » de King Krule), Garrel ausculte les infinitésimales variations du sentiment, se livre à une redistribution incessante et primesautière des cartes du Tendre et des rapports de force qui gouvernent l'amitié sur fond de méditation angoissée sur la solitude. A l'instar de son réalisateur-interprète, qui n'hésite pas au passage à jouer avec son image de « Saint-Germain dépressif » et de tombeur, « Les deux amis » n'est désinvolte qu'en apparence, volubile et désopilant, travaillé par les diables bleus de la mélancolie et du romantisme. Mais aussi et surtout irrésistible, forcément irrésistible.

Louis Garrel, Golshifteh Farahani et Vincent Macaigne. Copyright image : arte/tv

Louis Garrel, Golshifteh Farahani et Vincent Macaigne. Copyright image : arte/tv

Tag(s) : #louis Garrel, #Marivaux, #buddy movie, #mélo, #amour, #triangle amoureux, #amitié, #Vincent Macaigne, #Golshifteh Farahani

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