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Que ce soit le chanteur de variétés auvergnat interprété par Gérard Depardieu dans « Quand j'étais chanteur » ou l'escroc patenté d' « A l'origine », Xavier Giannoli a une prédilection pour les personnages aux petites vies dérisoires qui s'inventent un destin. « Marguerite » ne déroge pas à la règle, qui met en scène une baronne fortunée qui comble le vide abyssal de son existence en s'adonnant au chant lyrique. Le bémol, c'est que cette passionnée de musique chante faux, et même « divinement faux, sauvagement faux » au point de devenir une sorte de phénomène de foire. Pour son mari (savoureux André Marcon), qui fuit chacun de ses récitals comme le capitaine Haddock fuyait les poussées de voix de la Castafiore, Marguerite n'est plus une femme mais un monstre. Ni lui ni personne ne se risque à la désillusionner, surtout pas les piques-assiettes et autres journalistes désargentés qui comptent bien tirer quelque avantage du violon d'Ingres de la riche mécène. C'est que l'entourage de Marguerite ressemble fort à une Cour qui aurait été transposée dans les bouillonnantes années folles, avec son cortège de courtisans dont certains empruntent aux personnages balzaciens (le personnage du journaliste se nomme Lucien, sans doute en référence à Rubempré). La comédie humaine, dans toute sa splendeur.

Inspiré de la vie de la cantatrice américaine Florence Foster Jenkins, « Marguerite » se présente comme une œuvre ambitieuse, cossue au vu des importants moyens alloués à la reconstitution (somptueuse). A l'arrivée, un film populaire ample et consensuel qui use jusqu'à la corde l'aspect farcesque de son sujet, en choisissant souvent la facilité. Les gros plans sur les bouches qui s'égosillent, les contrechamps sur les rires et les regards entendus ou embarrassés du parterre, tout cela sent le ressort comique éculé et gagnant à coup sûr. Seule la scène où l'inénarrable Michel Fau -qui joue le répétiteur de Marguerite- découvre la voix de son élève rend à peu près tolérable ce systématisme assez racoleur. Si la bande-annonce, qui faisait son miel de scènes de ce genre, laissait présager le pire, ce penchant outrancier et théâtral, ce côté caricature de la caricature laisse indemnes les scènes intimistes, que Giannoli réussit bien mieux que les scènes collectives et les catastrophes lyriques annoncées (le pire étant encore la scène au cabaret, désastreuse et brouillonne dans sa volonté de tout mêler).

C'est quand le film se dépouille de ses oripeaux de comédie lustrée et un brin rance pour épouser les contours de son personnage qu'il déploie ses ailes. D'ailleurs, le personnage de Marguerite, vrai dindon de la farce que ses œillères rendent pathétique, excite davantage la pitié et la commisération que le rire. Si cette femme fantasque s'adonne à corps et à voix perdus au chant, c'est par passion, certes, mais c'est avant tout pour attirer l'attention de son mari, parti en faire crier d'autres comme le fait remarquer avec une malice grivoise un des hobereaux de l'entourage du baron. Dommage que Giannoli réduise trop explicitement la lubie aveugle de son héroïne à un subterfuge de femme bafouée (le chant, c'est la sensualité, et donc la sexualité dit Marguerite, parfois moins oie blanche qu'elle n'en a l'air). Cela ne l'empêche pas de jouer avec une certaine virtuosité des virtualités et des facettes de son personnage, dont le chant fêlé semble être la délivrance cacophonique d'une névrose plus profonde. Trop inégal, souffrant parfois d'un mauvais ajustement de son (certaines scènes demandent de tendre l'oreille), « Marguerite » reste un beau portrait de femme qui offre un retour en fanfare à Catherine Frot. La comédienne trouve là son rôle-Graal, qui lui permet de déployer avec plus de finesse ce mélange de candeur fantasque, de truculence triste, d'obstination à la fois joyeuse et désespérée qu'on lui connaît. Dans ce personnage, qui n'aime rien tant que se faire tirer le portrait dans des accoutrements mythiques, Orphée rejoint Eurydice : une femme qui taquinerait de la lyre pour que son mari se retourne sur elle. Telle est Marguerite. Mais quand il le fait, elle est déjà perdue. Un grand rôle de tragédienne qui mériterait qu'on appelle son interprète comme on appelait les comédiennes dans ces années-là: la Frot.

Catherine Frot chante faux et fait usage de (Michel) Fau. copyright image : cinenews.be

Catherine Frot chante faux et fait usage de (Michel) Fau. copyright image : cinenews.be

Tag(s) : #années folles, #art lyrique, #Catherine frot

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