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Accepter de voir l'adaptation d'un roman que l'on a lu, fût-elle réussie, c'est accepter de trahir son propre imaginaire, s'exposer à ce que les acteurs, les images du film, la vision du réalisateur s'interposent lors d'une éventuelle prochaine lecture. Le cas est encore plus épineux quand il s'agit d'un chef d’œuvre qui s'emploie à bouleverser votre vision du monde et de la littérature, d'un « roman sur la formation de la réalité » selon les termes mêmes de son auteur, le polonais Witold Gombrowicz. Ce chef d’œuvre, c'est « Cosmos », publié en 1965, que l'on se hasardera à définir comme une sorte de roman policier parodique et métaphysique dans lequel deux jeunes hommes, Witold, un étudiant et Fuchs, un employé de bureau, retirés dans une pension de famille à la campagne, sont assaillis par une série de signaux étranges et macabres qui entretiennent entre eux des analogies. La vision d'un moineau pendu à un arbre est bientôt renforcée par celle d'un bout de bois pendu à un autre arbre, puis encore consolidée et brouillée par d'autres pendaisons similaires ; la lèvre déviante de Catherette, la bonne de la maison, devient bientôt indissociable dans l'imaginaire de Witold, de celle, pure et innocente (quoique..) de la belle Léna, la fille du couple d'aubergistes... Witold, narrateur presque maladivement perméable au monde, s'emploiera à ordonner ce faisceau vertigineux et obsédant de signes, non sans verser dans la folie et la paranoïa.

Inadaptable, « Cosmos » l'est, comme tout grand roman qui comporte sa part d'irréductible, sa langue propre (l'inénarrable latin stroumphesque du père!). Reste que la récurrence des images mentales qui frappent le narrateur et s'entrecroisent dans son esprit se prête particulièrement bien à une transposition au cinéma. C'est peut-être cet aspect très visuel qui a incité Andrzej Zulawski, à porter à l'écran, après plus de quinze ans d'absence, le roman de son compatriote. Récompensée par le léopard de la meilleure réalisation au festival de Locarno, cette relecture ludique, moderne et fluo de « Cosmos » ne manquera pas de déconcerter le Gombrowiczien pur jus comme le spectateur lambda. Car, bien que globalement fidèle au roman, c'est une adaptation actualisée, sous forme de double mise en abyme, que propose le réalisateur de « L'important c'est d'aimer » : Fuchs n'est plus un scribouillard contrarié mais un grand prêtre de la mode au bord du burn-out, un nouveau riche à grosse berline ; Witold, qui confie ses élucubrations phénoménologiques à son MacBook, est le deux-ex-machina dépassé du roman en train de s'écrire et/ou du scénario en train de s'élaborer ; des considérations sur la crise et l'écologie se frayent un chemin au milieu de cet univers chaotique... Opéra-bouffe angoissé et hétéroclite au sein duquel chaque acteur semble s'acquitter de sa partition indépendamment de celle des autres, le « Cosmos » façon Zulawski s'impose comme un conte assez extraordinaire de folies pas ordinaires, qui revisite, mine de rien, les marottes du réalisateur (la fabrique de l'actrice, la force dévastatrice de la rencontre amoureuse, la dichotomie entre personnages croquignolesques et personnages beaux et torturés). Il y a la mère brindezingue (Sabine Azéma, qui s'amuse à caricaturer son éternel personnage de bourgeoise hystérique), le père qui soliloque dans un langage crypté et imbitable (Balmer, dément) sur les mérites des petits plaisirs solitaires, la fille sexy et remuante (Victoria Guerra), la bonne débonnaire à la lèvre monstrueuse (Clémentine Pons, singulière et énigmatique)...

Foutraque à souhait, mais parfois un peu outrancier dans ses crispations hystériques, « Cosmos » restitue assez fidèlement le ton du roman, tout en s'autorisant à rendre explicites bien des aspects qui restaient chez Gombrowicz au stade de l'implicite, de l'irrésolu. Zulawski rend ainsi manifeste le côté « carte érotique » (n'oublions pas que Gombrowicz est l'auteur de « La pornographie ») du roman, avec son balisage de signes tout aussi morbides que sexuels (la tache au plafond qui ressemble fort à une vulve, le doigt mis dans la bouche). Une constellation érotique de signes qui n'a pas d'autre objet que de mener Witold jusqu'à la belle Lena, comme la carte du tendre du XVIIe siècle aiguillait le parcours de l'amoureux. Ce n'est pas un hasard si Zulawski cite, au milieu de son maelström de références bibliographiques et de citations (de Mac Mahon à Dalida, en passant par Sartre et Spielberg), « Théorème » (sur le principe de désorganisation par le sexe) et « Le Rouge et le Noir », autre histoire d'un choc amoureux pour la "fille de la maison" (celui de Julien Sorel pour Mathilde de la Mole). Si l'adaptation échoue souvent à restituer la langue de Gombrowicz (les monologues de Balmer auraient mérité d'être tronqués), sa manière de jouer sans cesse et impertinemment avec l'oeuvre-source (coup de maître que le double épilogue), sa déglingue tous azimuts et son duo de Rouletabilles désaccordé et burlesque (excellent Johan Libéreau) incitent à passer outre les quelques ratés inévitables de l'entreprise. Sa réussite globale repose en grande partie sur les épaules du très beau et magnétique Jonathan Genet, qui impressionne par son profil de héros romantique hâve, sa présence quasi vampiresque et sa manière, totalement habitée, d'asséner son texte. Un acteur est né au beau milieu du chaos gombrowiczien.

Rien ne s'explique, du moins convenablement.

Jonathan Genet, présence vampiresque. copyright image : Indiewire

Jonathan Genet, présence vampiresque. copyright image : Indiewire

Tag(s) : #adaptation, #pologne, #Gombrowicz, #polar, #métaphysique, #littérature

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