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Depuis qu'il se fait fort de réaliser un film par an s'est instauré une sorte de pacte tacite entre Woody Allen et son public. Un pacte de vieux couple où chacun des conjoints, le cinéaste et le spectateur, assume se complaire dans la musique ronronnante d'une certaine routine tout en recherchant la surprise qui va relancer la flamme. Après le charmant, mais pantouflard « Magic in the moonlight », « L'homme irrationnel » tient de l'opération reconquête réussie. Avec son content de badinage intello, sa noirceur sardonique et ses notes entêtantes, le cru Allen 2015 se boit comme du petit lait tout en étant délicieusement capiteux. Quitte à parler cru(s), disons tout de suite qu'Abe Lucas (Joaquin Phoenix, excellent, au summum de sa désinvolture dégingandée), professeur de philosophie parachuté dans une belle université de province, siphonne plusieurs fioles de single malt par jour, histoire d'oublier ses problèmes érectiles et la vacuité de sa vie d'universitaire gratte-papier.

Frappé par un désespoir kierkegaardien sans possibilité de salut (Abe n'est pas chrétien), ce nihiliste bedonnant doublement impuissant (intellectuellement et sexuellement) subit avec flegme les assauts érotiques de sa frétillante collègue mariée, Rita (Parker Posey, qui rappelle la Katherine Hepburn des screwball comedies) comme les appels du pied sentimentaux de sa plus brillante étudiante, Jill (pétillante Emma Stone), bonne samaritaine (ou mauvais génie ?) sur la route de cette brebis universitaire égarée. C'est peu dire que Jill tombe à pic pour sauver un Abe tombé bien bas, au point de jouer sa vie à la roulette russe, devant ses étudiants. Foutu pour foutu, autant donner à ces jeunes blancs-becs une vraie leçon, débarrassée de toute « masturbation verbale » estime ce tenant de la philosophie pragmatique.

Foin d' impératif catégorique, de concepts qui ne tiennent pas une seconde dans la vraie vie, de l'action ! Au hasard d'une conversation entendue dans un bar -un juge inique et peu consciencieux aurait privé une mère de la garde de ses enfants-, Abe entrevoit enfin un sens à sa vie. Complètement grisé par le « défi créatif » que représente le meurtre, il entreprend d'assassiner ce juge. L'acte, d'autant plus exaltant à commettre qu'il n'est pas gratuit comme celui de Lafcadio dans « Les caves du Vatican », mais accompli dans l'intérêt d'une pauvre femme déboussolée, agit sur lui comme un désinhibant, un euphorisant . C'est peu dire qu'Abe fait sien le titre de la nouvelle de Barbey d'Aurevilly, « Le bonheur dans le crime ».

Quoique « L'homme irrationnel » tienne plus de la rencontre entre un roman de David Lodge, le Woody Allen de « Crimes et délits » et de « Match point» et « Crime et châtiment », dont le film propose une relecture désopilante, certes, mais somme toute assez facile. Idem pour le digest philosophique, réduit ici à un catalogue de poncifs dont le simplisme consternant ferait passer la vulgarisation d'Onfray pour imbitable (l'impératif catégorique de Kant désamorcé par l'absolue nécessité du mensonge en temps de guerre, cas Anne Franck à l'appui, etc...). Mais qu'à cela ne tienne : les dialogues affûtés, la polyphonie stimulante de cette partition retorse qui fait son miel de nos instincts meurtriers et le spectre d'un dénouement en forme de trappe ironique agissent comme un sortilège. Impossible de se soustraire à la magie de cette farce nihiliste et primesautière parcourue d'enivrantes notes de blues et sertie dans un écrin aux couleurs d'automne chatoyantes (merveilleuse photographie du chef-op Darius Khondji). C'est là que l'on se dit que « Magic in the moonlight » n'était pas un si petit film, qui avait le mérite de dresser en creux le portrait d'un cinéaste-magicien assez fort pour dissimuler les petites impostures qui accompagnent inévitablement ses livraisons annuelles. Et, à ce titre, « L'homme irrationnel » est un grand numéro de magie noire.

Joaquin Phoenix, sa bedaine postiche et Emma Stone dans "L'homme irrationnel".

Joaquin Phoenix, sa bedaine postiche et Emma Stone dans "L'homme irrationnel".

Tag(s) : #Woody Allen, #Joaquin Phoenix, #Dostoievski, #campus, #crime, #nihilisme

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