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C'est un geste de cinéma aussi saisissant que déconcertant, une plongée sourde au cœur d'un camp d'extermination qui a ouvert la dernière édition du festival de Cannes. Éminemment palmable au vu de son sujet et de sa prouesse formelle, « Le fils de Saul », premier long-métrage de Laszlo Nemes, a dû finalement se contenter du Grand Prix. Ce jeune hongrois qui a fait ses études en France et ses gammes chez Béla Tarr, n'a pas tardé à être adoubé par le maître ès représentation de la Shoah, Claude Lanzmann, qui a présenté le film comme « l'anti 'liste de Schindler' ». Avec son parti-pris radical de flouter le charnier de la solution finale ou de le maintenir à la lisière du cadre, « Le fils de Saul » ne manque pas de reposer la question de la représentation de la barbarie nazie. Cette manière de brouiller l'arrière-plan du personnage, si elle peut apparaître par moments comme artificielle, comme une esquive stylistique destinée à forcer l'épate, montre peu à peu sa nécessité. Car « Le fils de Saul » est un film tout entier subordonné à son personnage, que l'on ne quittera pas d'une semelle.

Cet homme, c'est Saul Ausländer (Géza Röhrig, un air de Lucas Belvaux) un membre des Sonderkommando, ces prisonniers utilisés par les nazis comme chevilles ouvrières de la solution finale. Son rôle ? Amener les nouveaux contingents de prisonniers jusqu'aux chambres à gaz, farfouiller leurs effets à la recherche d'or ou de menue monnaie, attendre, puis faire place nette jusqu'à la prochaine extermination. Ces gestes, il les exécute mécaniquement, sans affect apparent, en ouvrier forcé de cette taylorisation du crime devenu, par instinct de survie, imperméable à l'horreur qui le cerne de toute part. A peine s'enquiert-t-il de la provenance des nouveaux convois, craignant d'y retrouver certains de ses compatriotes hongrois. C'est alors qu'il aperçoit, dans l’entrebâillement d'une salle, les derniers soubresauts de vie d'un enfant, que des sbires se pressent d'achever avec un masque à gaz. Ni une ni deux, Saul se met en quête d'un rabbin et d'une sépulture digne pour ce petit garçon, en qui il reconnaît son fils. Préoccupation aussi légitime qu'absurde dans cette usine de la mort, où chacun doit avant tout songer à sauver sa peau.

La force glaçante du « Fils de Saul » tient toute entière dans ce hiatus entre la lutte collective pour la survie (les Sonderkommando, condamnés à brève échéance, préparent une mutinerie) et la monomanie funéraire de Saul, dans ce personnage à rebours auquel la caméra est chevillée. « T'as abandonné les vivants pour les morts » lui reproche un de ses camarades, non sans lui rappeler au passage qu'il n'a pas de fils. Comme s'il s'agissait de deux camps antagonistes. Et, de fait, Saul semble déjà être passé de l'autre côté, du côté des morts, avec ses yeux caves, cernés, son teint jaunâtre, sa lèvre noirâtre. Seule la mission qu'il se donne et le zèle imperturbable avec lequel il s'en acquitte le maintiennent au rang de vivant.

« Mission », le mot est particulièrement approprié pour ce film dont le cadrage, le travail sur le son, le mouvement de fuite en avant perpétuel du personnage rappellent l'univers du jeu vidéo. Un traitement, qui, associé à l'impassibilité de Saul et aux camps montrés comme une usine fordiste, ne manque pas de poser question et de provoquer un sentiment d'inconfort chez le spectateur dont l'émotion est en quelque sorte anesthésiée par ce parti-pris de banalisation de l'horreur. En faire le procès à Laszlo Nemes serait une absurdité, tant ses choix de mise en scène, loin de la simple pirouette formelle, sont commandés par le point de vue subjectif du récit. Mais, à mesure qu'il intensifie ses effets et que l'action se condense, le film quitte cette froideur atone pour céder (mais avec mesure) aux sirènes d'un spectaculaire qui a le mérite de nous remettre de plain-pied dans l'horreur et dans l'Histoire (la scène des fosses, vision saisissante du premier cercle de l'enfer). Impressionnante de maîtrise, cette apnée sonore et visuelle au milieu de la barbarie signe l'entrée fracassante en cinéma d'un jeune réalisateur de 38 ans.

Copyright image : avoiralire

Copyright image : avoiralire

Tag(s) : #Shoah, #Cannes, #Grand prix

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