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En 2006, Chabrol troussait une habile fiction judiciaire lointainement inspirée de l'affaire Elf dans « L'ivresse du pouvoir ». Le premier long-métrage de Nicolas Pariser, auteur de trois courts consacrés à la « res politica », tient de cette démarche chabrolienne : même façon de prendre appui sur un fait réel (ici, l'affaire Tarnac) pour aussitôt larguer les amarres de la réalité, de l'actualité et appareiller vers la fiction pure. D'ailleurs, les dialogues du « Grand jeu » auraient ravi Chabrol: ciselés, délectables, caustiques, ils dressent un état des lieux sinistré de la politique et du journalisme. L'espace public ? Il n'existe pas, selon le vieux loup de mer de la politique que joue André Dussollier, ou tout au moins ce sont les politiques, et eux seuls, qui en donnent le la. Le journalisme politique ? Un boulot de commentateur sportif, raille le personnage de haut fonctionnaire endossé par Bernard Verley. A la fois thriller politico-sentimental, film d'espionnage, et objet théorique complexe, « Le grand jeu » s'indexe en majeure partie sur ses dialogues qui exposent et confrontent les conceptions des personnages en matière d'engagement, de politique, leurs illusions et désillusions dans une joute verbale à la Rohmer. Une scène entre Melvil Poupaud et Clémence Poésy, la plus brillante du film, n'est d'ailleurs pas sans rappeler l'échange entre Arielle Dombasle et Pascal Greggory dans « L'arbre, le maire et la médiathèque » à propos des avantages respectifs de la ville et de la campagne. Avec ses dialogues comme jetons de ce « grand jeu », son casting de « cinéphile fétichiste » fan de Rohmer (Dussolier, Poupaud, Verley), sa densité intellectuelle, « Le grand jeu » se place sous haut patronage rohmérien.

Ecrivain sur le retour, Pierre Blum (Melvil Poupaud) n'a rien publié depuis le roman qui l'a fait connaître il y a dix ans. Il vivote laborieusement sur ses droits d'auteur dans une chambre de bonne miteuse et se satisfait du rôle de commentateur ironique et dégrisé de sa vie feignant d'assumer son côté has-been. Un soir, il rencontre sur la terrasse d'un casino Joseph Pasquin (Dussollier), un homme politique charismatique, cauteleux et cynique qui cherche à déstabiliser le gouvernement de droite en place. Pour ce faire, il passe commande à Pierre d'un brûlot insurrectionnel. Pris dans les rets d'une machination dont l'instigateur lui-même ne semble pas tirer toutes les ficelles, Pierre devient à son insu un pion sur le grand échiquier politique qu'embrasse le film, des coulisses du pouvoir aux groupuscules d’extrême gauche. En même temps que cette commande le replonge dans son passé anar, elle lui fait croiser le chemin de Laura (Clémence Poésy), une militante d’extrême gauche dont il tombe amoureux.

Nicolas Pariser signe ici un premier film ambitieux aux rouages aussi complexes que ténus sur la manipulation, le militantisme, la difficulté d'accorder amour et engagement. Si un des mérites du « Grand jeu » est de s'intéresser à des microcosmes peu représentés, sinon caricaturés, dans la fiction française (les groupuscules d'extrême-gauche, qui forment dans le film une communauté pacifique vivant dans une ferme « écolo-responsable » - « écolo-stalino-responsable » comme le dit avec ironie Pierre-, aux antipodes des activistes furieux de la saison 3 d' « Engrenages »), le film vaut surtout pour sa réflexion sur la postérité du militantisme, celui d'aujourd'hui et celui d'hier, à travers deux vibrants portraits de femme. A quoi peut aboutir cette vie en autarcie, cette recherche d'un mode de vie alternatif ? s'interroge le personnage de Clémence Poésy, tout en réaffirmant la nécessité de son choix contre le néant d'une vie « canonique » (se mettre en couple, prendre un appartement, avoir un enfant, divorcer...). Tandis que l'ex-femme de Pierre (Sophie Cattani, touchante) constate avec regret que sa vie tient toute entière dans ses années de militantisme. Beau chant du cygne des militants des années 1990, vivier et agitateur de questions, le film pâtit cependant de son ampleur thématique et de sa volonté de courir plusieurs lièvres et plusieurs genres cinématographiques à la fois. Un peu trop emberlificoté et parfois peu crédible (la scène de poursuite à la fin) pour tenir véritablement en haleine, un peu trop lent et dilué (la réalisation fait la part belle aux plans-séquences) pour prétendre à l'étiquette de thriller d'espionnage... En jonglant entre les genres, sans véritablement les assumer, le film ne laisse pas d'apparaître comme un objet politico-théorique démesurément dense pour les épaules trop frêles d'une fiction qui a les qualités et les défauts d'un premier long-métrage. Qu'à cela ne tienne, une passionnante et intelligente dissertation filmique portée par l'extraordinaire duo André Dussollier-Melvil Poupaud ne saurait se refuser.

Merci au Festival Indépendances et création du Ciné32 d'Auch, qui présentait le film en avant-première, en présence de Nicolas Pariser.

Melvil Poupaud et André Dussollier, extraordinaire duo (copyright image : Télérama)

Melvil Poupaud et André Dussollier, extraordinaire duo (copyright image : Télérama)

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