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« Un certain regard » : le titre de la sélection cannoise résume parfaitement la démarche d'Alice Winocour, qui, après avoir exploré le thème de l'hystérie féminine dans son premier long-métrage, « Augustine », s'empare délibérément d'un genre (le film d'action) et d'un sujet étiquetés masculins : le retour difficile et contraint à la vie civile d'un soldat tout juste rentré d'Afghanistan. Virilité à fleur de peau, corps bouillonnant et sur le qui-vive : la réalisatrice chasse en terres audiardiennes, sans que le film pâtisse de la comparaison. On peut même voir une analogie entre « Dheepan », le dernier opus palmé du cinéaste et « Maryland », qui tous deux à leur manière, montrent que la violence emmagasinée ou subie lors d'un conflit menace de rejaillir à la moindre étincelle. Dans « Dheepan », le sujet était abordé en creux mais la brusque plongée de son héros dans la violence était pour une part tributaire de son passé de guerrier tamoul ; dans « Maryland », cette guerre intériorisée par Vincent se traduira par une violence redoublée, décuplée, au-delà même du réflexe de survie ou de la légitime défense. Le corps comme prison, qui intériorise tout ce qu'il vit, les interdits de la société patriarcale du XIXe finissant comme l'horreur et les bruits de la guerre, tel est le nerf de la guerre, justement, du cinéma d'Alice Winocour.

La réalisatrice colle donc aux basques de Vincent (Matthias Schoenaerts), sollicité entre deux missions pour assurer la sécurité de la femme et du fils d'un riche homme d'affaires libanais, dont la fortune doit manifestement beaucoup à des magouilles peu orthodoxes. Autour de « Maryland », somptueuse villa de la Côte d'Azur, sorte de demeure de Gatsby pour nouveaux riches, le danger rôde et Vincent scrute les caméra de surveillance, les moindres angles morts, toujours à l'affût, au bord de la paranoïa. C'est « Bullhead » chez Ziad Takieddine. Moitié bête traquée, moitié prédateur, Vincent n'a d'yeux que pour la belle Jessie (Diane Kruger, vrai glaçon hitchcockien). Ça tombe bien, c'est son travail. Bien entendu, l'homme d'affaires ne tarde pas à quitter le navire, ouvrant la voie à une cohabitation toute en tension érotique entre la protégée et son bodyguard, qui n'hésite pas à jouer les paternels de substitution.

« Maryland » parvient dès les premiers instants à instaurer un suspense et à nous entraîner dans le sillage chaotique de son héros grâce à une mise en scène paranoïde et nerveuse scandée par la musique électro de Gesaffelstein. Mais, alors même que tous les ingrédients sont là pour un bon thriller psychotique à huis-clos et que la réalisatrice met tout en œuvre pour installer une tension durable, le résultat s'avère décevant, ne dépassant jamais le stade de l'exercice de style appliqué et vain. Les scènes d'action, réussies, se diluent dans un ensemble amorphe ; le rythme et le souffle font défaut après une première partie intrigante et prometteuse. Quant au suspense sentimental et à l'attirance de Vincent pour Jessie, il semble rejouer platement le fantasme protecteur de « Drive » (que le film n'est d'ailleurs pas sans citer) avec une version pâlotte et moderne de « Lady Chatterley » (la bourgeoise éternellement troublée par l'homme fruste). Schoenaerts, dans son éternel emploi de colosse fébrile, est photogénique en diable, et ce que la caméra capte de lui est sans doute ce qu'elle fait de mieux. Grâce à son jeu pulsé, le film se sauve de peu de l'électrocardiogramme plat. Quant à l'électroencéphalogramme, il n'est pas à la fête non plus. Doublement ballot, pour un thriller façon film d'auteur.

Matthias Schoenaerts, colosse fébrile (copyright image Mondocine)

Matthias Schoenaerts, colosse fébrile (copyright image Mondocine)

Tag(s) : #thriller, #action, #guerre

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