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Si un George Orwell ou un H.G. Wells eussent vécu à notre époque partagée entre diktat du couple et tentation hédoniste du célibat, où fleurissent les Meetic Affinity, Adopteunmec et autres sites de rencontre invitant à faire son marché selon des critères préétablis (religion, loisirs, obédience politique..), nul doute qu'ils nous auraient concocté une dystopie dans le goût de « The lobster ». Dans le monde déshumanisé de Yorgos Lanthimos, le célibat n'a pas droit de cité. Toutes les brebis galeuses sont envoyées et parquées dans un hôtel de luxe -sorte de centre de rééducation conjugale-où elles ont 45 jours pour trouver leur moitié. Passé ce délai, les récalcitrants seront transformés en animal de leur choix. Largué par sa femme, David (Colin Farrell), homme sans qualités aux allures de petit comptable bedonnant et atone, s'y laisse conduire avec docilité, accompagné de son border-collie qui n'est autre que son frère. C'est que le quidam aspire le plus souvent à être transformé en chien. David, lui, opte pour le homard (d'où le titre, « The lobster »), pour sa longévité et sa fécondité au long cours. Les jours comptés des patients s'organisent entre frotti-frottas destinés à maintenir intacte la libido, sévices corporels pour qui s'adonne à l'onanisme et battues dans la forêt organisées pour éliminer les « Solitaires », un groupe de résistants à l'injonction conjugale. Pour chaque exécution, le célibattant se voit nanti d'un jour supplémentaire pour trouver l'âme sœur.

Avec ses règles dignes d'un jeu vidéo, ce diabolique loft pour la love story tient du thé dansant pour retraités comme d'un lieu de speed-dating. Pour survivre, il faut faire vite, user de leurres pour se trouver un point commun avec son potentiel partenaire. « Qui se ressemble s'assemble » n'est pas, ici, un proverbe en l'air, mais le premier commandement d'une institution pour qui le couple doit avant tout être une paire. D'aucuns simulent des saignements de nez, tandis que David se forge une attitude dure pour se concilier les faveurs d'une femme sans sentiment. Mais ce binoclard moustachu et léthargique ne va pas tarder à passer de l'autre côté du miroir, dans le monde aussi rigide et dictatorial des « Solitaires » administré par une gourou activiste (Léa Seydoux) qui marque au fer rouge toute relation sexuelle entre membres et ne tolère que la musique électro parce qu'elle se danse en solo.

Blanc bonnet, bonnet blanc : en imaginant ces deux univers radicaux, Yorgos Lanthimos laisse entendre que quelles que soient les injonctions qui pèsent sur une société, les hommes (l'individu n'existe pas dans « The lobster ») sont condamnés au simulacre, à la ruse, à la clandestinité. Tel est le sort du protagoniste, tombant amoureux à rebours dans cette forêt de la tentation qui n'autorise que les plaisirs solitaires.Théâtre morbide d'une pantomime conjugale où les humains en sont réduits à s'affrioler et à communiquer comme les animaux qu'ils sont en passe de devenir, selon des gestes bien rodés, « The lobster » souffle le chaud et le froid (succession de couleurs chaudes et glaciales, qui alternent avec une saisissante virtuosité plastique et formelle) sur ce microcosme marmoréen aux mains d'un « Big lover ». Après « Canine », le cinéaste grec met encore une fois son goût pour l'absurde au service d'une contre-utopie corrosive et pince-sans-rire, scindée en deux parties au fumet de thèse/antithèse (le mariage forcé vs le célibat imposé). C'est en vertu de ce côté un peu théorique et guindé (effets de ralenti ratés) que le film pêche, surtout dans sa deuxième moitié, nettement moins fascinante que la première, qui finit par tourner un peu en rond. Fort d'une distribution internationale (Léa Seydoux, John C.Reilly, Rachel Weisz, Colin Farrell et Ariane Labed, compagne du cinéaste), « The lobster », prix du Jury à Cannes, parvient néanmoins à conserver jusqu'au bout ses atours de fable grinçante et à mener à bien les postulats de son scénario en forme de gageure. Dans cet univers concentrationnaire et aseptisé, aucune échappatoire n'est possible, si ce n'est l'aveuglement délibéré, le conformisme de camouflage. Chez cet émule grec de Buñuel, la liberté est bel et bien un fantôme.

Léa Seydoux. Copyright image : Haut et court

Léa Seydoux. Copyright image : Haut et court

Tag(s) : #fable, #anticipation, #Cannes, #prix du Jury

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