Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Qui connaît le cinéma des frères Larrieu sait que leurs films sont composés à partir d'ingrédients à peu près invariables : une maison isolée au beau milieu de la nature, huis-clos où fermente le désir (Peindre ou faire l'amour), un zeste de littérature, un ton très égrillard, des scénarios azimutés (Les derniers jours du monde) subvertissant le genre codifié du thriller ou du film catastrophe. Dans « 21 nuits avec Pattie », qui reprend à la lettre cette recette roborative et énergisante, les ingrédients s'incorporent encore mieux que de coutume, aucun n'étant superflu ou laissé au hasard. Après « Les derniers jours du monde » où l'imminence de l'apocalypse commandait la satisfaction la plus immédiate des pulsions sexuelles et « L'amour est un crime parfait » où la libido du protagoniste était inséparable de ses penchants meurtriers, les frères Larrieu revisitent cette intrication du désir et de la mort dans un whodunit vif et débridé en forme d'ode au désir.

Caroline (Isabelle Carré, vraie actrice-caméléon, entre candeur enfantine et pleine maturité de la quarantaine), parisienne et mère de famille, déboule en plein été dans un village paumé de l'Aude pour enterrer sa mère,"Zaza", qu'elle a peu connue. Pattie (Karin Viard) la femme de ménage et complice de la défunte, l'accueille et sans préambule, se met à lui raconter ses aventures épicées avec les bonshommes du coin, notamment avec un étalon au parler imbitable (sans mauvais jeu de mots), joué par Denis Lavant. Soudain, le corps de la défunte disparaît. La gendarmerie locale semble privilégier la piste d'un nécrophile. D'autant qu'un certain Jean (génial André Dussolier), vieux beau énigmatique autoproclamé écrivain, qui se présente comme l'amant de Zaza alias Isabelle Winter (référence sans doute à la « Rebecca » d'Hitchcock, défunte dont l'ombre portée planait sur toute la demeure de Manderley) semble être un connaisseur en la matière. Sa présence cristallise les fantasmes de Caroline, prête à voir en Jean un père de substitution qui ressemble à s'y méprendre à un certain J.M.G Le Clézio...

Selon les frères Larrieu, « 21 nuits avec Pattie » est un film sur la « pénétration par le langage ». Et il est vrai que le langage joue ici un rôle de premier plan, de combustible explosif du désir. Si la crudité très rentre-dedans (encore une fois, sans mauvais jeu de mots) de Karin Viard (coucou Julie Delpy) qui submerge le premier tiers du film peut sembler gratuite et racoleuse, elle s'avère, à mesure qu'avance l'intrigue, être au service du personnage de Caroline, dont on apprend qu'elle est frigide depuis des années. C'est un "fantôme de désirs" comme disait Céline à propos des personnages proustiens. La bonne idée des frères Larrieu est de filmer Caroline comme la récipiendaire silencieuse et discrète des récits lubriques de Pattie, dont la verdeur va infuser en elle, jusqu'à provoquer une réappropriation totale de son corps et de son désir. La façon dont la mise en scène balise petit à petit ce regain, cette renaissance de la libido, à la façon d'un baptême érotique, est remarquable : à la suite de Pattie, Caroline se baigne dans une cascade (filmée par les Larrieu comme une fontaine de jouissance), bain qui contribue à faire saillir ses organes féminins oubliés sous la robe mouillée. Puis ce sera le regard équivoque du fils de Pattie et les avances avinées de villageois pittoresques qui contribueront à faire ré-éclore l'appétence charnelle enfouie de Caroline, en même temps que sa parole (son mutisme intrigué du début devient volubilité gaie). La relation très belle qui unit ces deux personnages féminins est tout en vases communicants. Les fluides et énergies du désir ondoient de l'une à l'autre, électrisés par les arabesques dansées de la mère dont le fantôme s'invite, jusqu'à l'inversion comique et subtilement perverse de la fin. Au fond, comme la plupart des personnages masculins des frères Larrieu, Pattie est une sorte de « Professeur de désir » au féminin et de porte-voix franc-du-collier du credo hédoniste des Larrieu.

Avec un sens très romantique du paysage (les aléas du temps correspondent aux états d'âme de Caroline), ce duo de cinéastes-robinsons trousse un polar parodique au foisonnement pittoresque à base de champignons phalliques, muscat et folklore local (les fêtes de village), dont l'atmosphère emprunte parfois au fantastique naturel des films d'Apichatpong Weerasethakul (écrin de verdure,yeux jaunes dans la nuit, revenants qui s'invitent à table sans coup férir). Du langage de charretière de Viard au langage châtié d'un Dussolier baudelairien, tout en litotes et périphrases licencieuses, entre trivialité et poétisation du sexe, Les Larrieu célèbrent la « petite mort » (« Tu fais si bien la morte ») dans cette curiosité borderline. Jouissance du mot, de la chose et de la « dive bouteille » : « 21 nuits avec Pattie » est un film éminemment rabelaisien, dont l'injonction aux bonheurs terrestres n'est pas loin de celle du Resnais d' « Aimer, boire et chanter ». Un zeste de grivoiserie en plus.

Karin Viard, Isabelle Carré et le très caraxien Denis Lavant. (image Pyramide films)

Karin Viard, Isabelle Carré et le très caraxien Denis Lavant. (image Pyramide films)

Tag(s) : #désir, #Larrieu, #Karin Viard, #André Dussolier, #Isabelle Carré, #revenants

Partager cet article

Repost 0