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A la vue d'une Juliette Binoche en deuil, errant dans une somptueuse villa sicilienne marquée par le temps, on ne peut manquer de se souvenir de « Trois couleurs : Bleu » qui marqua l'orée de sa carrière, dans le sillage des films de Leos Carax. Thème de la perte, symbolisme prégnant, travail sur la monochromie de la photographie : bien des éléments de « L'attente » rappellent le film de Kieslowski, jusqu'à une scène où Anna (Binoche) est tentée de faire disparaître les derniers vestiges de vie qui affleurent encore dans la chambre de son fils défunt, quitte à boire un café au lait éventé. Même si la couleur dominante de « L'attente » serait plutôt le vert : le vert, couleur d'espoir, qui se niche dans les vêtements des deux personnages féminins mais aussi le vert-de-gris truffaldien de « La chambre verte », écrin dans lequel la dévotion morbide du personnage de Truffaut pour les défunts se donnait libre cours. C'est pourtant du côté de Sorrentino, dont il fut l'assistant réalisateur, qu'il faut rechercher les inspirations de Piero Messina. Avec son côté marmoréen, ponctué par des effets de style grandiloquents (usage asphyxiant de la profondeur de champ et des clairs-obscurs), le début de « L'attente » laisse craindre un film plombé par un lourd héritage sorrentinien. Crainte à laquelle s'en ajoute une autre : comment Messina va-t-il composer avec une intrigue aussi téléphonée ?

Dévastée par la disparition de son fils, Anna reste prostrée dans sa demeure engourdie, à peine extraite de sa torpeur par le va-et-vient du vieux factotum, l'impénétrable Pietro. Un coup de téléphone de Jeanne (Lou de Laâge), la fiancée de feu Giuseppe, qui annonce sa prochaine arrivée, la pétrifie sur place. C'est le début d'une fuite en avant dans le mensonge, où la mère n'aura de cesse de cacher à la fiancée l'intolérable vérité. Douloureuse mascarade à travers laquelle n'importe quel personnage digne de ce nom y verrait clair : pas celui de Jeanne qui se laisse illusionner jusqu'à la fin par les allégations protectrices, mais ô combien bancales de la mère. Disons tout de suite que l'on préfère Lou de Laâge en perverse narcissique dans le « Respire » de Mélanie Laurent qu'en oie blanche, même si, grâce à un jeu diaphane, l'actrice parvient à tirer son épingle du jeu. On l'aura compris, rentrer dans « L'attente » requiert une suspension volontaire d'incrédulité. Que le personnage de Binoche ait ses raisons de s'arrimer au mensonge comme à une planche de salut, cela va sans dire. Cette carapace lui offre de se libérer momentanément de son costume un peu trop pesant de mater dolorosa sicilienne pour évoquer son fils au présent, à l'aune de la vie. Seuls le portable de Giuseppe, sur lequel la fiancée persiste à laisser des messages qu'écoute la mère et l'homme à tout faire, garde-fou, en vain, de la maîtresse de maison, finissent par former la toile de fond oppressante de ce film, qui s'emploie à passer de l'ombre à la lumière, de la grisaille uniforme des plaines siciliennes à la lueur irradiante des rayons de soleil sur un lac.

C'est finalement lorsqu'il parvient à s'émanciper de son postulat de scénario improbable, fût-ce au prix de tours de passe-passe, que « L'attente » accède à une sorte de grâce qui repose pour beaucoup sur les épaules du tandem Binoche-de Laâge, même si le film pâtit bien évidemment de la comparaison avec le merveilleux duo Binoche-Kirsten Stewart du « Sils Maria » d'Assayas. Ces moments lumineux, suspendus au dessus de l'abîme du mensonge, pendant lesquels s'affermit la complicité entre les deux personnages féminins, apparaissent comme des instants de lévitation, presque déconnectés du reste du film. En dépit d'un symbolisme un peu lourdaud (la chanson de Leonard Cohen, « Waiting for the miracle », le spectre de la résurrection que charrient les fêtes de Pâques), la manière dont Messina ne transige pas avec l'indicible, contourne le moment attendu de l'aveu, évite toute « scène », révèle un talent d'équilibriste assez peu commun. Déjouant assez habilement tous les pièges qu'il n'a cessé de se tendre, quitte à faire passer in fine la cécité de Lou de Laâge pour du refoulement, ce premier long-métrage sur un fil confine par moments à une beauté incandescente et cristalline, redevable, pour beaucoup, à la grande Binoche dont les regards intenses sont, sans conteste, la carte maîtresse du film.

Juliette Binoche et Lou de Laâge, un duo gracieux et lumineux. (copyright image Allociné)

Juliette Binoche et Lou de Laâge, un duo gracieux et lumineux. (copyright image Allociné)

Tag(s) : #deuil, #Sorrentino, #Sicile, #Juliette Binoche

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