Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Héritier de Rohmer, Christian Vincent s'est laissé gagner depuis quelques années par une forme de cinéma plus populaire, sans rien renier de l'esprit bien français et de l'amour de la langue qui faisaient le sel de « La discrète ». S'il choisit bien souvent ses acteurs parmi les gourmands de mots autoproclamés (du Luchini aguerri au novice Jean d'Ormesson dans « Les saveurs du palais »), ça n'est pas un hasard. « La discrète », « Quatre étoiles », « L'hermine » : les titres de ses films témoignent d'ailleurs d'un goût particulier pour la concision et la métonymie, cette figure de style qui désigne la partie pour le tout. L'hermine, c'est cette fourrure blanche fixée à la robe de certains magistrats, derrière laquelle se cache Michel Racine (Fabrice Luchini), président de cour d'assises un poil misanthrope et persifleur, nanti d'une fâcheuse grippe de saison et qui plus est, en instance de divorce. Au civil, cet atrabilaire fiévreux arbore une flamboyante écharpe rouge à la Christophe Barbier, davantage pour dérouter les regards que pour se préserver du froid tenace de la petite ville grisâtre du Pas-de-Calais dans laquelle il exerce. Surnommé « le président à deux chiffres » puisque tous les accusés en prennent au moins pour dix ans avec lui, Racine doit juger un homme accusé d'homicide sur son propre enfant. Dans le parterre des jurés, il reconnaît Ditte (Sidse Babett Knudsen, vue dans Borgen) une charmante anesthésiste d'origine danoise avec laquelle, semble-t-il, il a entretenu jadis une brève liaison.

Comme dans « La discrète », Christian Vincent filme l'éclosion ténue des sentiments au sein d'un appareil (ici, l'appareil judiciaire ; hier, la mécanique bien huilée et impitoyable du petit monde parisien de l'édition et de la politique). Auréolé du prix du meilleur scénario et du meilleur interprète pour Fabrice Luchini à la Mostra de Venise, « L'hermine » mêle intrigue sentimentale et film de procès (genre très peu français) avec une certaine souplesse. Mais à l'inverse de « Madame porte la culotte » de George Cukor, géniale comédie du remariage où le procès et l'intrigue conjugale se nourrissaient l'un l'autre, « L'hermine » pâtit de sa division un peu binaire (première partie focalisée sur le procès, deuxième concentrée sur les émois amoureux de Luchini) et de son incapacité partielle à mener simultanément les deux suspenses, judiciaire et sentimental. Tant et si bien que l'on finit presque par se désintéresser du procès, expédié au nom des retrouvailles entre les deux amants. En dépit de cet aspect compartimenté et de quelques personnages adventices (celui, archétypal, de l'ado), un charme certain se dégage du film, qui parvient à dépasser son côté sérieux, pédagogique (description minutieuse de la dramaturgie d'un procès), voire figé (quasi-systématisme du champ-contrechamp) par une spontanéité et une convivialité réjouissantes.

Sans tomber dans l'écueil d'un naturalisme misérabiliste et bas-de-plafond, Christian Vincent arrive à opérer la greffe, assez rare dans le cinéma français actuel, d'un arrière-plan social (le panel de jurés a vocation à représenter la société française dans sa diversité, avec ses CSP+ et -, ses sans-emploi, ses origines multiculturelles) sur un film plus intimiste qu'il n'y paraît. S'il y a quelque chose de franchouillard dans sa manière d'approcher le « peuple », la truculence d'une Corinne Masiero, l'atmosphère potache des coulisses et les brèches comiques qu'ouvrent certaines séquences de procès (prise de bec d'un couple) témoignent d'une volonté d'aérer le réalisme avec quelque chose de plus léger, de plus théâtral. L'analogie entre la salle d'audience et le théâtre est d'ailleurs explicite (« Racine, il adore les coups de théâtre »). Paradoxalement, Luchini est plus dans la rétention que de coutume, les fulgurances lettrées et mimiques ébaubies toutes luchinesques étant ici réduites à peau de chagrin. Face à la gracieuse Sidse Babett Knudsen, qui lui offre un contrepoint lumineux, l'acteur parvient à effacer son personnage public trop prégnant dans ses précédents rôles (l'amateur de Flaubert, le déclamateur de Molière) pour se faire le creuset exclusif et sobre des sentiments renaissants de son personnage. Luchini, le discret.

Fabrice Luchini et Sidse Babett Knudsen (image Parismatch)

Fabrice Luchini et Sidse Babett Knudsen (image Parismatch)

Tag(s) : #procès, #Luchini, #naturalisme, #théâtre

Partager cet article

Repost 0