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Après un premier long-métrage passé inaperçu, le très bel « Alyah », qui montrait l'envers d'un fait de société (la tentation du retour en Israël) avec une fraîcheur et un ton singuliers, Elie Wajeman s'essaie au film d'époque avec « Les anarchistes », plongée dans un groupuscule anar dans le Paris de 1899. Un milieu rarement dépeint au cinéma, un casting de chouchous du cinéma d'auteur dans un film de genre (le polar d'infiltration) : voilà qui promettait. Las, Wajeman semble ployer sous le poids du cahier des charges de la reconstitution historique, carcan dont il n'arrive pas à extirper la moindre once d'inventivité, d'allant. Pour être léchées, les images nimbées d'un bleu mélancolique du Paris fin de siècle, des cloaques enfumés et des appartements bourgeois où l'on refait le monde, sont léchées. Joliesse formelle, académisme appliqué, l'ensemble suinte l'envie de bien faire. On attendait des « Anarchistes » qu'ils confirment que « le bleu est une couleur chaude », pour reprendre le sous-titre du film qui rendit célèbre une certaine Adèle Exarchopoulos. Ici, le bleu est une couleur froide, neurasthénique, derrière laquelle on cherche en vain la fièvre libertaire des anar'. A côté du film de Guédiguian, « Une histoire de fou » (en salles actuellement), qui célèbre les noces du romanesque et du didactique, mêlant fougue, émotion et leçon d'histoire, celui de Wajeman fait pâle figure.

Que le réalisateur n'ait eu aucune envie de faire un cours d'histoire (seules quelques allusions à la Commune, ça et là, servent de background historique), cela se comprend. Mais qu'un film sur des anarchistes prenne la forme d'une copie sage, soignée, dénuée de la moindre aspérité et de la moindre audace formelle ou scénaristique, est pour le moins paradoxal et problématique. Cette scission de la forme et du fond produit un film dépourvu de tout souffle romanesque, où la torpeur ambiante contamine jusqu'aux acteurs, dont la plupart sont comme ankylosés (seul Swann Arlaud, le cerveau mélancolique du groupuscule, inocule à chacune de ses apparitions une fièvre bienvenue). On se croirait presque dans « L'Apollonide » de Bertrand Bonello, dont l'engourdissement fin de siècle était le sujet, pour le coup. Un Bonello dont Wajeman applique benoîtement les effets de style (musique pop-rock sur images d'époque) dans un geste tiède et conformiste qui voudrait redonner du peps à la mise en scène. Mais il y a une certaine beauté crépusculaire qui plane sur le film, des diables bleus mélancoliques qui semblent s'emparer des personnages, attiédir la fougue, la croyance du groupe en son action et préfigurer son implosion.

Chargé par son supérieur d'infiltrer ce groupuscule, promotion à la clé, le brigadier Jean Albertini (Tahar Rahim, moins incandescent que d'habitude) s'acquitte de sa tâche avec zèle, avant de succomber au charme de Judith (Adèle Exarchopoulos), la « régulière » d'Elisée (le chef du groupe). Intrication du désir et du politique forment la trame d'une intrigue finalement assez convenue, accouchant d'un électrocardiogramme plat que Wajeman essaie tant bien que mal d'électriser à grand renfort d'étreintes érotiques entre les deux acteurs, appliquant par le menu la jurisprudence Kechiche concernant Adèle Exarchopoulos (très gros plans et petite traînée de morve à la fin). Et quid du malaise duplice du brigadier, vendu comme la colonne vertébrale psychologique de ce polar et qui n'affleure qu'à la toute fin du film ? Reste quelques trouées d'humour revigorantes, un tracé intimiste élégant et surprenant dans un film de clan (chacun des personnages raconte son parcours face caméra, les anarchistes font la part belle au « je ») et un esprit de bande sympathique et fort à propos (certains acteurs était déjà présents dans le film précédent de Wajeman, dont les excellents Cédric Kahn, Guillaume Gouix et Sarah Lepicard) qui rendent le film assez attachant, sans toutefois le dédouaner de son aspect un brin soporifique. La faute, entre autres, à Ray Davies dont le beau titre « I go to sleep » semble nous inviter au sommeil.

Adèle Exarchopoulos, qui semble ici tout droit sortie de "l'Appolonide" de Bonello. Image : cinestarnews

Adèle Exarchopoulos, qui semble ici tout droit sortie de "l'Appolonide" de Bonello. Image : cinestarnews

Tag(s) : #Cannes, #histoire, #anarchistes, #film d'époque

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