Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Héritier du Fellini de "8 ½" et de "Intervista", Nanni Moretti est un réalisateur qui n'a cessé de mettre au centre de son œuvre la question de la création, de montrer les coulisses du cinéma. Colonne vertébrale de nombre de ses œuvres, de « Sogni d'oro » à « Mia madre », le processus de fabrication d'un film est le mode d'apparition du cinéma le plus fréquent dans l'œuvre morettienne. Même si le cinéma s'invite aussi souvent à travers le prisme du spectateur, que ce soit Moretti lui-même ou les spectateurs de ses films. Tour à tour spectateur cinéphile ("Journal intime", "Palombella rossa"), acteur ("Le caïman"), réalisateur ("Sogni d'oro", "Aprile"), Moretti a endossé à peu près tous les rôles ayant à voir, de près ou de loin, avec le cinéma, sauf celui de producteur, qu'il laisse à d'autres acteurs comme Silvio Orlando. Comme s'il ne voulait pas prendre en charge, dans la fiction, une fonction qu'il occupe par ailleurs dans la vie, via sa maison de production Sacher.

Quel que soit le rôle qu'il s'accorde ou le point de vue qu'il privilégie, Moretti n'a cessé de mettre en abyme le cinéma, au point que son œuvre ressemble à une véritable « chambre du film ». Parmi ces « films dans le film », beaucoup de genres sont représentés : la série B et le film politique dans « Le caïman », le documentaire politique et la comédie musicale dans « Aprile », la reconstitution en costumes et la variation parodique à partir d'un personnage réel (Freud) dans « Sogni d'oro », le film social dans « Mia madre ». Cet éclectisme peut s'expliquer, d'une part, par l'envie de Moretti de tenter des percées « récréatives » et souvent parodiques dans des genres populaires auxquels il ne s'attaquera jamais vraiment (la série B, la comédie musicale), d'autre part par la nécessité de témoigner d'envies et de projets avortés (le très autobiographique « Aprile » montre l'inaboutissement du projet documentaire de Moretti). Paradoxalement, la plupart des « films dans le film » sont complètement hétérogènes à l'univers de Moretti, aspect qu'il revendique dans le dernier numéro des « Cahiers du cinéma » à propos de « Mia madre ». Pourtant, le film social que tourne Margherita, avec ses ouvriers en lutte contre un plan de licenciement abusif faisant barrage à leur patron fantoche (John Turturro) serait tout à fait raccord avec l'engagement politique et l'éthique du cinéaste de « Palombella rossa ». Mais il y manquerait ce saupoudrage de légèreté et cette dimension intimiste constitutifs de l’œuvre morettienne.

Grignotés de l'intérieur par ces avortons, ces fragments de film, voire habités par des films-fantômes (le documentaire d' « Aprile » qui ne verra jamais le jour ») et des films-fantasmes, les films de Moretti peuvent se concentrer sur le processus de création dans son entier, comme dans « Sogni d'oro » (de l'écriture à la réception en salles), « Le caïman » (de la lecture du scénario au tournage de scènes-clés), se focaliser uniquement sur le tournage (« Mia madre ») ou se concentrer sur la recherche documentaire et autres travaux préparatoires (« Aprile »). Autant d'étapes qui se transforment, devant la caméra de Moretti, en chantiers : chantier du casting dans «Sogni d'oro » où une large ribambelle de bambins investit son bureau ; chantier documentaire dans « Aprile » où toutes les coupures de presses entreposées finissent par grignoter l'espace vital de l'appartement ; difficulté à réunir les conditions de production pour un film sur Berlusconi dans « Le caïman » ; tournage rendu invivable par le réalisateur (le Michele Apicella de « Sogni d'oro ») ou par l'acteur principal (Turturro dans « Mia madre ») ; plateau de tournage laissé en plan par le Moretti de « Aprile »... Le film en train de s'écrire, en train de se faire, est aussi, forcément, un objet mouvant et cette maïeutique donne lieu à plusieurs strates dans la construction du film dans le film, qui se traduisent par différents régimes d'images. Les films de Moretti, en tant qu'ils nous plongent au plus profond de la conscience (et de l'inconscient) de ses protagonistes, font la part belle au « film fantasmé », première strate de la construction du film dans le film. Ces images mentales peuvent naître à la lecture d'un scénario (le producteur du « Caïman » fantasme le film sur Berlusconi à l'aune de la série B qui jadis fit ses choux gras), mais le plus souvent lors de l'écriture (dans "Sogni d'oro", le scénario que Michele écrit dans sa chambre se matérialise à l'écran et cette projection de l'imagination du réalisateur fait figure de "film fini" même si elle intègre ses pannes d'inspiration). Dans « Mia madre », l'inconscient de la réalisatrice, s'il submerge le film, est tout entier porté sur le drame intime, même si la frontière est souvent poreuse entre le réel du tournage et les divagations tristes de Margherita (dans la scène de la conférence de presse, par exemple).

Ce qui surprend souvent chez Moretti, un peu comme chez Buñuel d'ailleurs, c'est cette forme de « suspense onirique » qui habite ceux de ses films qui sont le plus chevillés au point de vue du réalisateur, à tel point qu'on peut les voir tout entiers comme des songes, des cauchemars qui n'existent pas en dehors de l'imagination du protagoniste (« Sogni d'oro », titre explicite). Si la vie est un songe comme disait Calderón, le cinéma est bien un songe à l'intérieur des films de Moretti. Ce « suspens onirique » introduit une troublante porosité entre le rêve et la réalité, le film et le « film dans le film ». A cet égard, deux scènes de « Mia madre » et « Sogni d'oro » semblent se répondre parfaitement. Le dernier Moretti s'ouvre sur une manifestation d'ouvriers qui scandent un slogan (« Lavoro per tutti »), si bien que l'on peut penser au début que cette scène fait partie de l'intrigue proprement dite. Tout de suite après, le contrechamp sur l'équipe technique nous fait comprendre qu'il s'agissait d'une mise en abyme, du film tourné par Margherita. Une scène similaire, mais plus alambiquée et plus onirique, se trouve dans « Sogni d'oro » où Michele Apicella, dans un bar, comprend qu'une manifestation de rue a dégénéré. Il s'empresse de sortir et voit un front de manifestants s'avancer en scandant des slogans pro-Vietnam, encouragés par une série de pom-pom girls qui se trémoussent en brandissant le « Petit livre rouge ». Un léger déplacement de caméra finit par exhiber l'illusion, en montrant un metteur en scène concurrent en train de diriger la scène, scène qui pourrait être tirée d'une comédie musicale engagée (façon Demy dans « Une chambre en ville ») mais qui est surtout entièrement fantasmée par Apicella. Quelque chose d'un peu factice nous avertit toujours mais il faut la réintroduction de signes extérieurs de tournage pour nous aider à délimiter les contours de l'intrigue et du film dans le film. Quant à ceux du rêve et de la réalité, ils sont le plus souvent trop fragiles, trop ténus, pour être franchement délimités.

Chez Moretti, la modalité la plus fréquente d'apparition du film dans le film est donc le tournage. Ces scènes « in medias res » offrent à Moretti des brèches parodiques, le moyen de caricaturer une ambiance de tournage et d'épingler, souvent avec tendresse, chacun de ses acteurs, du comédien cabotin (Turturro dans « Mia madre ») au réalisateur (celui, atrabilaire et brutal, limite autiste de « Sogni d'oro », les lubies de Margherita dans « Mia madre » qui veut que l'acteur « reste à côté du personnage »), en passant par les producteurs et les techniciens. Chaque tournage est filmé comme une situation de crise :c'est le lieu même où l'hystérie, la folie, le dérèglement se donnent le plus libre cours, avec souvent pour corollaire l'impression que le film ne pourra se faire. Relations houleuses, désertion du réalisateur (« Aprile »), de l'acteur principal (« La caïman »), amateurisme débridé d'un acteur mythomane incapable de prononcer correctement un mot d'italien (« Mia madre ») apparaissent comme autant de points de non-retour, d'épées de Damoclès mettant en péril l'issue du projet. Même si cet aspect a son revers et que les coulisses du tournage peuvent se transformer en fête improvisée (l'anniversaire de Barry et la danse endiablée de Turturro au milieu de l'équipe). Le film en train d'être réalisé peut être présenté selon deux échelles : plans sur la scène tournée, présentés en plein écran (les plans issus de la caméra intradiégétique) et plans d'ensemble exhibant les ficelles du tournage ne cessent d'alterner.

Du début à la fin, le « film dans le film » change, au gré des tâtonnements de son réalisateur-personnage. Il s'agit souvent d'un changement de ton ou de genre : le film politique, plein d'effets spectaculaires imaginé par le producteur du « Caïman » devient à la fin un film beaucoup plus frontal, sérieux, implacable ; la reconstitution documentée, en costumes de la relation entre Freud et Anna est finalement balayée au profit de la relation œdipienne et fantasmée entre un Freud vieillissant (à moins que ce ne soit un usurpateur d'identité fou) et sa mère, filmée dans des décors modernes, même si des scènes en extérieur renouent, juste après, avec le souci de « faire époque ». Dans « Aprile », on part de l'idée d'un documentaire politique sur le PDS (ex PC italien) pour arriver à une comédie musicale troussée autour d'un pâtissier trotskiste, déjà évoquée dans « Journal Intime », et dont la fin du film dévoile quelques images. Ce mélange parodique n'est peut-être pas anodin, en ce qu'il révèle le désir de Moretti de concilier film exigeant et populaire, substrat politique et amusement folklorique. Un souci déjà présent dans « Sogni d'oro » où Michele, réalisateur d'avant-garde, se voyait entaché d'un soupçon d'élitisme (le running gag du spectateur qui l'interpelle en disant : « Votre film n'intéresse pas la ménagère de Trévise, le paysan des Abruzzes »). Dans le pied-de-nez final, piquant et drôle, tenant lieu de manifeste, Moretti montrait qu'un film avec un sujet « intellectuel » (Freud) pouvait plaire au « peuple ».

Imaginaire mouvant du réalisateur, contraintes budgétaires (« Le caïman »), panne d'inspiration et revirements, problèmes sur le tournage contraignent le « film dans le film » à se redessiner en permanence, créant une « œuvre dans l'oeuvre » protéiforme, riche, cocasse. Si le montage est tout le temps éclipsé chez Moretti en tant qu'étape peu cinégénique, l'expérience de la salle, le souci de la réception du film par le public est très présent, notamment dans « Sogni d'oro » où Michele est souvent filmé dans la salle de cinéma, en tant qu'intervenant venu présenter ses films ou en tant que spectateur. Quentin Dupieux, dans « Réalité », s'est souvenu de cette scène où Michele discute avec un exploitant, en haut d'une salle largement fréquentée...par des silhouettes de plâtre. Le personnage-réalisateur qu'endosse Moretti de film en film est invariablement un perfectionniste qui veut tout contrôler, de l'écriture jusqu'au travail du projectionniste (« Sogni d'oro »). Difficile, pourtant, pour les personnages morettiens, de tout régenter sur le plateau puisque le processus de fabrication d'un film est toujours lié à une situation de crise intime et familiale (la mort annoncée de la mère dans « Mia madre », la séparation dans « Le caïman », la régression œdipienne du personnage de « Sogni d'oro », qui habite toujours chez sa mère). L’événement qui bouleverse le réalisateur en plein travail peut aussi être heureux (la naissance du fils dans « Aprile »).

La sphère privée se télescope souvent avec la sphère publique au point que la souffrance la plus intime déborde souvent sur le plateau de tournage (dans « Mia madre », Margherita, en plein tournage, se demande, à haute voix, ce que vont devenir les livres de sa mère). Si la création est saisie sur le mode de l'ébullition permanente, du désordre voire du chaos, la cinéphilie est quant à elle envisagée sur un mode flâneur, assez serein, sauf dans « Palombella rossa » où l'issue fatale de « Docteur Jivago », tout en étant connue de tous, est le déclencheur d'une frénésie collective qui tient à l'espérance d'un dénouement plus heureux. Comme dans « Palombella » où « Docteur Jivago » était projeté sur une minable télévision, le mode d'apparition du cinéma déjà existant est souvent le petit écran. Ainsi de « Journal intime » où une télévision dans une boulangerie projette un extrait de « Latuado », un film avec Silvana Mangano, sur la musique duquel Moretti himself se met à esquisser quelques pas de danse. « Journal intime » peut d'ailleurs apparaître comme une déambulation buissonnière et joyeuse dans les recoins du cinéma, de l'apparition de Jennifer Beals à la visite des îles rosselliniennes. Dans l'ouverture du film, c'est la voix-off du Moretti à vespa qui décrit par le menu le programme des cinémas de Rome en plein mois d'août : « Portrait of a serial killer », « Blanche-neige et les sept nègres »...Amorce critique et parodique du spectateur Moretti, qui pour une fois a troqué la casquette envahissante du réalisateur pour celle de spectateur lambda, mais exigeant. C'est le mode doux et fugace d'apparition du cinéma dans une œuvre infiltrée, parfois aspirée de l'intérieur, par « le film dans le film » (« Sogni d'oro »). Le cinéma multiplié par le cinéma, le cinéma au carré, telle est l'équation, parsemée d'inconnues oniriques, de Nanni. Mais le cinéma n'est jamais là que pour lui-même : il sert de catalyseur à la folie du personnage de « Sogni d'oro », il est un moyen de dresser un état des lieux d'un pays corrompu (« Le caïman », « Aprile », il est enfin un dernier rempart contre le deuil et la souffrance dans « Mia madre ». Il y a toujours un au-delà du cinéma chez Moretti, qui dépasse le simple dispositif du « film dans le film ». Dans le « A domani » déchirant de la mère à la fin de « Mia madre », le cinéma de Moretti se fait même cinéma de l'au-delà.

Critique de "Mia madre" :

http://profondeur2champ.over-blog.com/2015/07/mia-madre-de-nanni-moretti-la-chambre-de-la-mere.html

Le tournage du film freudien dans "Sogni d'oro".

Le tournage du film freudien dans "Sogni d'oro".

Turturro, l'élement perturbateur du tournage dans "Mia madre".

Turturro, l'élement perturbateur du tournage dans "Mia madre".

Tag(s) : #Moretti, #cinéma

Partager cet article

Repost 0