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«Je veux être actrice ». Quelle est la petite fille qui n'a pas un jour prononcé cette phrase, avec ce ton un peu sentencieux propre à l'enfance, en réponse à la sacro-sainte question : « Que veux tu faire plus tard ? ». Sauf que dans le cas de Nastasjia, ce n'est pas une petite phrase prononcée au débotté mais un désir bien affirmé, confirmé par les cours de théâtre qu'elle suit depuis l'âge de sept ans. Avec « Je veux être actrice », court film d'à peine une heure, c'est un vrai cadeau que lui fait son père, le réalisateur Frédéric Sojcher, fils du professeur de philosophie Jacques Sojcher, en lui offrant de rencontrer quelques uns des mastodontes du théâtre et du cinéma français (Michael Lonsdale, Jacques Weber, Patrick Chesnais, Denis Podalydès...), dont certains ont joué dans ses courts ou longs-métrages. Centre névralgique du film, tour à tour intervieweuse et interviewée, la jolie petite Nastasjia aux yeux ronds et pleins de malice, prénommée ainsi en hommage à Nastasjia Kinski, écoute les acteurs disserter sur la timidité, le lâcher-prise, le naturel, le rapport au texte, les trous de mémoire... Même si elle ne comprend pas tout, et encore moins le babil philosophique de son sémillant grand-père.

Dans ce film filmé du point de vue d'une enfant de dix ans remarquablement mature, la naïveté vient paradoxalement du regard que les adultes, père et grand-père, posent sur elle et de leur discours un peu melliflu. Avant d'être une lettre d'amour aux acteurs, ces acteurs que ni le père ni le grand-père n'ont pu devenir, « Je veux être actrice » est un film sur la transmission et la famille : la famille au sens strict et la grande famille du théâtre et du cinéma français. Un film sur les vertus de l'écoute aussi, car, comme le dit Jean-François Derec, « un bon acteur, c'est quelqu'un qui sait écouter et répondre ». Si les lieux communs tombent parfois en cascade, eu égard au jeune âge de la destinataire, la plupart des acteurs se saisissent de cette carte blanche avec le panache et la gourmandise qu'on leur connaît.

Entendre le bourru Patrick Chesnais, entré dans l'art dramatique comme on entre en religion, dire avec malice « La joie, c'est ce que j'aurais le plus de mal à faire » ne manque pas de sel. Autres pépites au programme : une mémorable imitation de Michel Simon par Yves Afonso, une récitation d'un beau texte de Tardieu par le pétillant François Morel, une dissertation sur la singularité de chaque fauteuil d'orchestre par Jacques Weber, un mini-cours de théâtre passionnant donné par Denis Podalydès... Sans oublier la beauté sereine d'un plan fixe sur le visage de la doyenne Micheline Presle, et l'émotion qui se dégage du corps avachi et massif de Michael Lonsdale assis dans une église. Autant de présences dantesques, de possibles figures tutélaires pour Nastasjia qui, pétrie de tous ces conseils, s'en repartira jouer avec ses camarades, retrouvant ainsi le jeu dans son acception enfantine.

A la fois documentaire et fiction, le film joue la carte du flou artistique entre l'écriture et l'improvisation dont les frontières sont rendues visibles par le jeu de l'apprentie-comédienne. Sacha Guitry, cité par Yves Afonso, disait : « Tout le monde est acteur, sauf quelques acteurs ». Nul doute que la volubile Nastasjia, aux réparties charmantes et vives, est taillée pour les feux de la rampe, même si elle est encore trop jeune pour comprendre que la vie est un théâtre. En filmant sa fille, qui prend si bien la lumière et en donnant à ses désirs valeur performative, Frédéric Sojcher, pour reprendre un titre d'Yvan Attal, livre un « Ma fille est une actrice » parfois irritant dans son auto-satisfaction affichée, mais plaisant et didactique. Un vade-mecum allègre et bien ficelé, idéal pour les graines de comédiens et pour les amoureux des acteurs.

Sortie le 20 janvier 2016.

Nastasjia Sojcher et Jacques Weber. source image:misterrema.com

Nastasjia Sojcher et Jacques Weber. source image:misterrema.com

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