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Michel Leclerc et Jonathan Coe, tous deux amateurs de péripéties cocasses, étaient faits pour se rencontrer, le cinéma truculent et bigarré du réalisateur du « Nom des gens » offrant un parfait écrin à la verve so british et à la causticité du romancier anglais. En transposant à l'écran « La vie très privée de Mr Sim », Michel Leclerc retrouve un nouveau souffle après s'être un peu trop éparpillé dans son dernier film, le joyeux et caricatural « Télé Gaucho ». Avec cette adaptation fidèle du roman de Coe, scénarisée à l'aide de Baya Khasmi, le réalisateur, contraint à canaliser son énergie débridée et ses élans foutraques, arrive à un subtil alliage de profondeur et de légèreté, troussant une mélancomédie où chaque situation a l'humour pour recto et le désespoir pour verso. François Sim (Jean-Pierre Bacri) est un quidam abîmé par la vie sur qui sont tombés tous les problèmes afférents à la « middle-life crisis » : sa boîte l'a remercié, sa femme l'a quitté, ses rapports avec son géniteur sont plutôt tièdes et distants, sa fille adolescente ne déborde guère de tendresse envers lui. Mr Sim souffre d'une sorte de syndrome de la solitude qui le conduit à s'épancher auprès du premier venu et à soliloquer dans une embarrassante logorrhée sur de menus et triviaux détails de l'existence.

Lorsqu'on lui offre de sillonner la France en tant que VRP pour des brosses à dents écologiques en poil de sanglier, Mr Sim trouve une nouvelle et muette interlocutrice en la voix suave de son GPS, sur laquelle il ne tarde pas à fantasmer. On pourrait presque se croire dans une version itinérante et édulcorée du « Her » de Spike Jonze. Cerné par les nouvelles technologies et les outils de communication – de la caméra GoPro à Skype et Facebook-, autant d'écrans qui lui renvoient en miroir son intolérable solitude, Sim (comme la carte, dit-il) décide de faire un écart dans son itinéraire pour rendre visite à son ex-femme, à sa fille et à un amour de jeunesse. C'est le début d'un road-trip à la faveur duquel le personnage se replonge dans ses jeunes et moins jeunes années, parsemées d'échecs et de petites lâchetés, et fait quelques découvertes stupéfiantes concernant la sexualité de son père. Un voyage initiatique qui se fait de plus en plus noir et angoissant et qui atteint aux confins de la folie et du fantastique lorsque Sim délaissé par son GPS sur des routes de campagne de plus en plus désertes, se met à naviguer à vue, un peu comme Donald Growhust, ce navigateur au destin tragique en qui il a trouvé un alter-ego.

Leclerc, qui se sert souvent de la distribution pour mettre en branle sa mécanique du contrepoint (dans le « Nom des gens », le bagou comique de Sara Forestier, militante de gauche qui couchait avec des hommes de droite pour les faire virer de bord, répondait au mutisme timide d'un Jacques Gamblin désenchanté) fait ici de Bacri une sorte de gouvernail malade qui fait dériver le film des scènes les plus loufoques à la tragédie intime. Aux antipodes des rôles de ronchon auxquels le cinéma français le cantonne souvent, Bacri, qui joue ici presque exclusivement seul avec la caméra, restitue parfaitement la dualité de ce personnage à la dérive qui se protège derrière la fausse bonne humeur du dépressif. A la suite de « Dans la cour » de Pierre Salvadori et d' « Asphalte » de Samuel Benchetrit, tous deux avec Gustave Kervern, « La vie très privée de Mr Sim » s'ajoute à la liste de portraits tragi-comiques d'êtres esseulés, en détresse que le cinéma français, en vrai miroir de la société, se plaît à allonger ces derniers temps. Une veine que le genre du road-movie permet à Michel Leclerc de creuser en profondeur, sur la durée, le long d'une introspection faite de flash-back, malheureusement moins réussis que le récit-cadre. Portée par un formidable casting (Vimala Pons, Isabelle Gélinas, Valéria Golino, Vincent Lacoste, Mathieu Amalric, Félix Moati..), cette odyssée existentielle désopilante prouve, s'il en était besoin, la singulière vitalité du cinéma d'auteur populaire français. Vitalité imputable ici en grande partie aux trouvailles et ressorts drolatiques inventés par Jonathan Coe, lequel s'autorise, à bon droit, un caméo furtif, hitchcockien en diable.

Jean-Pierre Bacri et Vimala Pons. (source image UGC)

Jean-Pierre Bacri et Vimala Pons. (source image UGC)

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