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Dans une scène du film montrée dans la bande-annonce, on voit une meute de chiens escortée par des gendarmes lancée à travers bois à la poursuite de Marguerite et Julien, les amants incestueux. A posteriori, il est tentant d'y voir la métaphore de l'accueil cannois qui a été réservé au quatrième long-métrage de la réalisatrice de « La guerre est déclarée ». Si le film n'est pas le plus réussi, ou en tout cas pas le plus surprenant de Valérie Donzelli, cette fuite, à bride abattue, de la cinéaste, vers une féerie hétéroclite, une magie acidulée toujours plus assumée ne méritait pas tant d'aboiements. Mais comme « Marguerite et Julien » fait figure de cavalcade folle entraînant seulement les assoiffés de « mignardises » dans son sillage, on laissera aux autres la liberté de rester sur le bas-côté. L'énergie pleine de candeur avec laquelle Valérie Donzelli fait sien ce scénario de Jean Gruault écrit dans les années 1970 à l'intention de François Truffaut est éminemment charmante, d'autant que la réalisatrice ne renie rien dans cette production en costumes onéreuse du côté un peu fabriqué, de bric et de broc qui faisait la fraîcheur de ses premiers films tournés avec trois bouts de chandelle. Donzelli est toujours un artisan, au sens noble du terme, qui travaille les détails, sort de son coffre à jouets plein de petits effets esthétiques et ludiques (ombres chinoises, saynètes derrière des rideaux..).

Ce côté kermesse joyeuse, revendiqué jusque dans le jeu anti-naturaliste des acteurs et cette jolie imagerie qui lorgne du côté du « Peau d'âne » de Demy avec son lot d'anachronismes pop (avion, microphone...), ne tardent pourtant pas à être rattrapés par une souffrance et une mélancolie morbide toutes truffaldiennes. Si Donzelli a toujours filmé l'amour comme un sortilège, une malédiction, de « La reine des pommes » qui voyait dans tout homme un avatar de son ex petit-ami aux amants inséparables, au sens propre du terme, de « Main dans la main », « Marguerite et Julien » est son film le plus noir, son conte cruel devenu le vilain petit canard de sa filmographie. Inspiré de faits réels datant du XVI e siècle, le film narre le sombre destin de Marguerite et Julien de Ravalet, enfants privilégiés élevés dans un beau manoir à la campagne par leur père, un gentilhomme éclairé (délicieux Frédéric Pierrot), une mère aimante et leur oncle ecclésiastique (impérial Sami Frey). Le « vert paradis des amours enfantines », le frère et la sœur le goûtent, mais entre eux. Dès lors, les deux tourtereaux incestueux n'auront de cesse d'être séparés l'un de l'autre. On enverra Julien faire ses humanités dans les grandes capitales, puis on poussera Marguerite à épouser un receveur ventripotent, qui ferait passer Charles Bovary pour un parti excitant. Las, la force d'aimantation qui lie le frère et la sœur les poussera à prendre la fuite, contre vents et marées, jusqu'à ce qu'un diabolique couperet mette fin à leur cavale.

Donzelli ne réussit rien tant que ces scènes où elle capte la force dévastatrice, motrice, du sentiment amoureux, ces embardées musicales où Anaïs Demoustier s'élance, à corps perdu, vers un Jérémie Elkaïm tout en fébrilité vacillante à travers la cour du château, dans l'escalier d'une tour ou à travers une lande désolée. Ce mélange entre la force impétueuse du désir et un retrait, une pudeur, une sorte d'intériorisation de l'interdit s'incarne magnifiquement à la fois dans le jeu des acteurs et dans la forme même du film, entre fièvre juvénile et atours glaçants, accélérations allègres et neurasthénie bleutée. Mais ce qui importe à Donzelli, plus que de raconter l'histoire d'un inceste, c'est de filmer des êtres aux prises avec un amour démesuré, qui bouscule tout sur son passage, de faire pulser et virevolter sa caméra au rythme des élans du cœur contrariés. Dommage que la dernière partie, à court d'effets, manque de fougue et tourne en rond, un peu comme nos deux vagabonds maudits pressés de rejoindre l'Angleterre. Si la grâce volatile de « Marguerite et Julien » ne tiennent qu'à un fil, elles préservent le film de l'amateurisme scolaire, un brin artificiel et théâtral dans lequel il menace de s'enferrer au début. Avec son nom de famille aérien, que l'on croirait issu d'un vieux recueil de contes italiens, il ne fait aucun doute que la fée Donzelli a encore frappé.

Anaïs Demoustier et Jérémie Elkaïm. / copyright image Festival de Cannes

Anaïs Demoustier et Jérémie Elkaïm. / copyright image Festival de Cannes

Tag(s) : #Donzelli, #conte, #Cannes, #pop, #Anais Demoustier, #Jérémie Elkaïm, #inceste, #adaptation, #Truffaut

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