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Moins de six mois après la sortie française de « While we're young », satire assez convenue d'un couple de quadras en pleine crise de jeunisme, Noah Baumbach nous revient avec « Mistress America », comédie ultra contemporaine pleine de vitalité qui dresse le portrait d'une jeune new-yorkaise aussi effervescente qu'angoissée. Si Baumbach semble avoir été contaminé par le stakhanovisme de Woody Allen, à qui on le compare volontiers, cette rapidité dans l'écriture et la réalisation qui se ressent dans son dernier film est loin de le desservir. Elle lui donne au contraire l'allure fringante d'une esquisse au trait vif, d'un instantané percutant. Co-écrit avec sa compagne et muse Greta-Gerwig, l'inoubliable « Frances Ha », qui tient ici aussi le rôle-titre, « Mistress America » fait figure à première vue d'une énième et paresseuse variation de Baumbach à partir de ses thèmes fétiches : de jeunes urbains qui papillonnent, essayant en vain de donner à leur vie une ligne directrice, la création, la trahison...

Apprêté autour de quelques poncifs scénaristiques (la fille de province un peu gauche versus la dessalée branchée des villes, l'opportunisme littéraire d'une Rastignac américaine) et de personnages secondaires typés à l'excès (deux jalouses acariâtres), « Mistress America » fait de ces clichés assumés le moteur d'une comédie enlevée et volubile, scindée en deux parties. Paré au début des atours du film de campus, « Mistress America » suit les déconvenues de Tracy (Lola Kirke, lunaire et charmante), jeune étudiante de dix-huit ans fraîchement débarquée à New York avec l'espoir d'y mener une vie trépidante. Déboutée du prestigieux cercle littéraire de la fac qu'elle espérait intégrer, réduite à copiner avec un aspirant écrivain chevelu et déprimé, Tracy décide de rencontrer sa demi-soeur, la fille de l'homme que sa mère doit épouser en secondes noces, pour redonner du piment à sa vie new-yorkaise. Brooke (Greta Gerwig) est une trentenaire fantasque, une autodidacte autoproclamée éparpillée entre une foultitude d'activités et de projets, qui aspire à ouvrir un restaurant convivial à Brooklyn autour d'un vague concept de « cocon familial » en partie grâce aux capitaux de son petit ami Stavros, parti racheter des locaux en Grèce pour une bouchée de pain. Et Brooke d'introduire Tracy dans tous les lieux branchés de la ville et de lui confier ses déboires (une certaine Mimie-Claire aurait fait main basse sur son idée de tee-shirt et sur son petit ami de l'époque). Quand, à la suite d'une des frasques de Brooke, Stavros retire son argent de l'affaire, la jeune femme s'en va consulter un voyant qui lui conseille de renouer avec la fameuse Mimie-Claire pour remettre le projet sur les rails.

Voilà les deux demi-soeurs devenues inséparables embarquées dans une folle équipée vers le Connecticut en compagnie de l'ami scribouillard et de sa harpie de copine. Lorsqu'il débarque chez Mimie-Claire, bourgeoise revêche, le petit groupe trouve des femmes enceintes réunies en train de disserter sur l'expressionnisme à l’œuvre chez Faulkner. La screw-ball comedy urbaine, indexée sur le mouvement perpétuel et la logorrhée de la tornade Brooke bat alors en retraite pour laisser place à un huis-clos théâtral et loufoque, mais tout aussi alerte et rythmé où Brooke, dans une permutation burlesque, doit désormais s'aligner sur le mouvement de la maîtresse de maison, qu'elle essaie de convaincre d'investir dans son restaurant.

En déployant les ressorts de la comédie de boulevard, en laissant planer le spectre plaisant d'un double vaudeville, Baumbach reconfigure dans un espace clos les rapports entre les personnages avec un sens du tempo remarquable, les fait se titiller et se chercher des poux jusqu'au coup de théâtre annoncé, soit la révélation de l'existence d'une nouvelle écrite par Tracy, très largement inspirée de la vie de Brooke et intitulée « Mistress America » (« Toute histoire est une trahison » prévenait la voix de Greta Gerwig au début du film). « Mistress America », c'est le nom d'une émission de télévision qu'a conceptualisée Brooke mais aussi le signe que Brooke symbolise le mythe de la "self-made-woman" fracassé sur l'autel de la crise financière et de l'endettement en même temps que cette frénésie d'entreprendre un peu brouillonne qui caractérise une génération un peu paumée mais pleine d'allant et d'idées. En dépit de ses ficelles éculées, « Mistress America » saisit avec une acuité certaine les affres d'un vrai boute-en-train qui serait une sorte de cousine embourgeoisée et entreprenante de Frances Ha, en moins insouciante. Sans retrouver la grâce de son pénultième film, Noah Baumbach confirme néanmoins qu'il est un grand portraitiste générationnel et un des rares cinéastes à savoir capter l'essence de la jeunesse contemporaine.

Sortie le 6 janvier 2016.

Greta Gerwig et Lola Kirke (copyright image The New Yorker)

Greta Gerwig et Lola Kirke (copyright image The New Yorker)

Tag(s) : #comédie américaine, #Baumbach Noah, #Greta Gerwig, #génération, #New-York

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