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Ils sont rares les cinéastes qui s'aventurent de nos jours à filmer l'automne d'un couple, avec son lot de cernes, de rides, de petits plaisirs et de rancœurs. On en trouve outre-Manche, à l'instar d'un Mike Leigh, peut être parce que l'indolence du way of life anglais, avec ses cups of tea et ses charmants cottages (pour l'image d'Epinal) est un décor particulièrement approprié pour raconter le quotidien, par la force des choses un peu plan-plan, des seniors. Après « Week-end » (récit d'une brève rencontre entre deux jeunes homosexuels), Andrew Haigh dissèque dans « 45 ans » la relation qui unit un couple de sexagénaires, Geoff et Kate, dont la vie paisible et la complicité sont soudain perturbées par une lettre qui apprend au mari que le corps ou ce qu'il en reste de son amour de jeunesse a été retrouvé au fond de la crevasse d'un glacier des Alpes suisses. Geoff (Tom Courtenay), secoué par la nouvelle, allume une cigarette, s'excusant par avance de cette entorse à leur résolution de ne plus fumer. Kate, sans doute vivifiée par sa promenade matinale avec son chien, s'active, prépare du thé en continuant à faire bonne figure. Et pourtant, quelque chose s'est déjà brisé en elle, comme si elle sentait que les assises solides de son couple avaient brusquement vacillé sous le coup de la nouvelle. Amère ironie, le couple s'apprête à célébrer en grande pompe son quarante-cinquième anniversaire de mariage.

Kate ignorait tout de cette Katya dont son mari ne lui a jamais parlé. Geoff, bouleversé, se rattrape, égrenant ses souvenirs de la défunte sur l'oreiller. On peut rêver mieux en matière de confessions nocturnes mais Kate veut savoir. L'évocation de la morte aura tôt fait de lui devenir insupportable. D'autant que, devant l'empressement de Kate, Geoff lui avoue qu'il aurait épousé Katya si le drame n'avait pas enterré leurs projets. Un mariage est toujours contingent mais celui-là l'est encore plus à la lumière de cette révélation. Certains détails laissent entendre que peut-être Kate n'a été qu'une épouse de substitution. Sa jalousie à rebours, d'abord sourde, se manifeste soudain.

Par petites touches aussi discrètes que précises, Andrew Haigh corrode de plans-séquence en plan-séquence le vernis protecteur du couple. Un couple désormais séparé par le mur infranchissable d'un passé secret et impartageable. Selon un subtil équilibre, le réalisateur fait alterner les instants de complicité retrouvée autour d'un passé commun (une danse improvisée au milieu du salon, quelques saillies sarcastiques de vieux couple...) et les scènes compartimentées où l'autre semble être devenu inatteignable. Drame intimiste placé à la fois sous le signe du Bergman de « Scènes de la vie conjugale », du « Rebecca » d'Hitchcock (dans lequel le personnage de Joan Fontaine devait vivre en permanence avec l'ombre écrasante de la première épouse de son mari) et de la quotidienneté banale de l' « Another year » de Mike Leigh, « 45 ans » est une magnifique épure qui touche à la vérité du couple avec une simplicité éloquente, une remarquable précision clinique.

Vérité redevable en majeure partie à la grande Charlotte Rampling (nommée aux Oscars dans la catégorie meilleure actrice), toute en rétention bouleversante. Entre mondanités obligées et chamboulement intime, à la manière de la « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf, elle rend avec une justesse inouïe l'intériorité mouvante de son personnage. Si celui de Tom Courtenay, recroquevillé sur lui-même et taraudé par son passé, ne suscite pas autant d'empathie, il étincelle et trouve une forme de rachat dans la dernière scène du film, à coup sûr la plus belle. Peut-on faire table rase des non-dits, surmonter la déchirure opérée par une révélation pareille ? Il faut chercher la réponse à cette question dans le visage de Charlotte Rampling, dont le regard vacillant clôt le film et secoue à l'instar de celui de Margherita Buy dans le final désarmant de « Mia madre » et de celui Cate Blanchett dans le dernier plan magnétique de « Carol ». Le cinéma est définitivement un « art de la femme », comme Truffaut se plaisait à le dire.

Charlotte Rampling, bouleversante comme jamais. Image : 20 minutes

Charlotte Rampling, bouleversante comme jamais. Image : 20 minutes

Tag(s) : #cinéma britannique

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