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C'est une histoire qui, imaginée et réalisée par quelqu'un d'autre que Naomi Kawase, laisserait une impression de déjà-vu, n'aurait sans doute qu'un intérêt relatif. Un de ces récits sucrés, dans le double sens du terme puisque « Les délices de Tokyo » se présente d'abord comme une success-story culinaire qui fait frétiller les papilles façon « The lunchbox » ou « Le festin de Babette », où des êtres écorchés par la vie trouvent à panser leurs blessures au contact les uns des autres. Dans « La forêt de Mogari », beau film verdoyant sur le travail de deuil, Kawase contait déjà une histoire semblable, en organisant la rencontre d'un vieillard un peu zinzin et d'une jeune femme délicate, tous deux dévastés par la mort d'un proche. Dans « Les délices de Tokyo », la réalisatrice japonaise orchestre la rencontre de trois personnes placées à des degrés différents de la pyramide des âges (une femme sexagénaire, un quadra et une collégienne), comme si chez elle les liens entre les personnages promettaient d'être d'autant plus forts que l'altérité originelle entre eux était plus grande. Il n'est pourtant pas vraiment ici question de passation d'expérience, sinon culinaire, que d'une incitation à être à l'écoute de la nature, de communier avec la vie telle qu'elle bruisse et palpite partout. Tokue (Kirin Kiki, actrice chez Kore-Eda, fabuleuse), la vieille dame du film, apparaît ainsi dès le début comme la gardienne du temple que forme le cinéma animiste de Kawase, le trait d'union entre ses films précédents et « Les délices de Tokyo », à première vue plus canonique que ses œuvres précédentes. Cette impression tient peut-être en partie au décor urbain, que Kawase filme en somme comme la campagne, avec ses parcs touffus qui n'ont rien à envier à la forêt de Mogari, ses cerisiers en fleur qui bruissent sous l'effet d'une légère brise.

Face à cette nature de toute beauté, une petite échoppe où Sentaro (Masatoshi Nagase, vu dans "Mystery train" de Jarmusch), un cuisinier taciturne, débite des dorayakis, douceur japonaise traditionnelle à base de deux pancakes fourrées de pâte de haricots rouges confits, la pâte « an ». Son petit restaurant est largement fréquenté par des collégiennes badines en uniforme, dont Wakana, une jeune fille solitaire et mystérieuse. Une vieille dame aussi lunaire que solaire, Tokue, se met soudain à butiner autour du petit débit, avec une douce opiniâtreté, pour convaincre le patron de l'embaucher comme assistante. D'abord réticent, Sentaro accepte après avoir goûté à la pâte de haricots rouges faite maison de Tokue. Lui se servait jusqu'alors d'une obscure pâte précuisinée. Une fois le duo à l'oeuvre, le chaland afflue...

En faisant se côtoyer ces deux êtres dont les différences assez simplettes relèveraient presque du conte ou livre pour enfants (la vieille dame souriante et épanouie vs le solitaire taiseux et abîmé) dans un écrin acidulé (photographie chatoyante), Kawase raconte avec la sensibilité et la délicatesse extrêmes qui lui sont coutumières comment les êtres peuvent s'épanouir au contact les uns des autres, comment une simple présence ou la sensation d'être utile redonne à la vie toutes ses couleurs. C'est un film d'une grande limpidité sur le baume que prodiguent les choses terriennes (la cuisine, le bien-manger) et l'espèce de transcendance nichée dans la nature, dans le vivant comme dans le non-vivant (Tokue respecte ses haricots, parle à la lune, reste à l'écoute des feuilles). Dans « La forêt de Mogari », un sage bouddhiste disait « Etre vivant, ça a deux sens. Un de ces sens, c'est manger. Vous mangez donc vous êtes vivant.». Belle maxime en forme de cartésianisme rabelaisien, que Kawase revisite ici sur le mode « Je cuisine donc je suis ». En retrouvant une utilité sociale, le personnage de Tokue, que l'on découvre atteinte d'une forme de lèpre dont ses mains portent les stigmates, reprend goût à la vie. Kawase lève le voile sur ce tabou japonais, prégnant jusqu'en 1996, date à laquelle une loi proclama la fin de la mise en quarantaine des lépreux.

Adapté du roman « An » de Durian Sukegawa (visiblement le Eric-Emmanuel Schmitt japonais), « Les délices de Tokyo » n'est rien d'autre qu'un énième poème filmique de Kawase, camouflé sous des apparences plus mainstream, une fable chatoyante qui joue avec douceur sur le caché/montré. Chaque personnage a une faille, un secret, que le film, sans échapper parfois à un côté attendu, laisse remonter à la surface non sans douleur mais avec douceur. Si « Les délices de Tokyo » s'engouffre dans quelques topos attendus (l'ingérence de la propriétaire de l'échoppe, la filiation de substitution à l’œuvre dans les rapports de Tokue et Sentaro), la réalisation vibrionnante de Naomi Kawase célèbre la renaissance de ces trois écorchés vifs avec une empathie si lumineuse que l'on ne peut qu'être conquis. De chrysalides renfermées sur eux-mêmes, ses protagonistes se transforment en papillon, tandis que les signaux de la nature rendent tangible la présence des morts ici-bas. Et au fond, le cinéma de Kawase n'a jamais parlé que de métempsycose et de rayonnement de l'invisible.

Image : Haut et court

Image : Haut et court

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