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C'est dans le dernier film de Hong Sang-Soo, sans conteste un de ses plus beaux, que se niche peut-être la plus belle définition de son cinéma, l'expression limpide et on ne peut plus juste de l'impression que l’œuvre de ce cinéaste sud-coréen prolifique (de un à deux films par an) produit sur le spectateur. Au début de « Right now, wrong then » (« Un jour avec, un jour sans » pour le titre français), une jeune assistante-réalisatrice en admiration devant un cinéaste venu présenter ses films dans une petite ville coréenne, lui confie qu'au contact de son œuvre elle s'est « rendue compte que la vie n'était pas si terrible que ça ». La question n'est pas tant de savoir si Hong Sang-Soo ("Hill of freedom", "In another country") se projette dans ce personnage de réalisateur célèbre, estampillé « art et essai », jusqu'à lui prêter son œuvre. Toujours est-il que volontairement ou non, HSS résume là de la manière la plus simple et la plus élégante qui soit la quintessence de ses films, la chaleur rassurante et le baume au cœur qu'ils prodiguent alors même que ses thèmes de prédilection sont, pour schématiser, la précarité des liens (amicaux, amoureux), l’éphémère de la rencontre. Chaque nouveau film fait ainsi l'effet d'une ritournelle familière grisante, pétrie peu ou prou de la même matière narrative que les précédentes : dans une autre ville ou un autre pays que le sien, un personnage cherche à combler un moment de vacance en s'adonnant au plus charmant des marivaudages avec une inconnue, rencontrée par hasard.

Ici, Ham Chun-Su, ayant un jour à tuer avant la présentation de son film, rencontre dans un temple une jeune femme prostrée qui boit du lait à la banane. Il l'invite à prendre un café, invitation qui débouchera sur une visite de l'atelier de la jeune femme peintre, puis sur une soirée dans un sushi-bar. Entre gorgées de thé et rasades de soju, entre urbanité, déférence toutes asiatiques et entrechats amoureux, Ham et Hee-jung s'appréhendent, tissent une ébauche de relation qui se fracassera sur un non-dit initial (c'est que le sieur est marié, et au dire de certaines rumeurs « people », un brin volage) . Fin de « Right then, wrong now », première partie de ce film coupé en deux. Sa deuxième partie, « Right now, wrong then » sera le miroir déformant de la première, comme l'indique l' inversion sémantique. C'est la même histoire qui est rejouée là, avec d'infinies et subtiles variations dans les dialogues, le scénario, le jeu des acteurs (extraordinaires de sensibilité et de précision) ou encore la construction des plans : ici le réalisateur fait l'éloge des peintures de Hee-Jung, là il critique sans ménagement sa propension à la facilité ; ici Hee-Jung s'abandonne facilement au badinage amoureux, là elle est plus rétive ; dans la première partie un panneau de signalisation est vu de face à travers une vitre, dans l'autre il est de biais, légèrement caché (on peut presque parfois jouer, de mémoire au jeu des sept différences!)...

La mise en scène cristalline (plans-séquences avec un homme et une femme qui devisent autour d'un repas arrosé ou entre deux bouffées de cigarettes), la simplicité bouleversante du moment capté par HSS n'ont toujours eu d'égales que la complexité et l'extrême sophistication de ses dispositifs narratifs. Tel un Rohmer asiatique qui aurait passé son art à la moulinette de l'étrangeté onirique d'un Buñuel et des expérimentations d'un Resnais, dont le « Smoking/No smoking » semble l'avoir inspiré, HSS radicalise encore avec « Right now, wrong then » cette dialectique de la forme et du fond. La deuxième partie apparaît d'abord comme la jumelle dégrisée de la première (alors que les personnages y boivent presque autant) : la rencontre amoureuse débute sous des auspices plus amers, la fluidité du désir que l'on sentait passer d'un personnage à l'autre via de discrets mouvements de caméra n'est plus aussi palpable, l'érotisation discrète de la femme via le regard énamouré de l'homme (sublime plan-séquence où Hee-Jung prépare le thé, de dos, nuque apparente) y est singulièrement atténuée. On a l'impression au début que HSS, par un montage plus elliptique, s'emploie à malmener, à démystifier la magie initiale de la rencontre amoureuse. Sauf que, finalement, tout s'inverse : cette parenthèse dans la vie des deux protagonistes se conclut cette fois sans fracas, en douceur, comme si les personnages avaient pris acte de leur conduite et essayaient de s'amender.

Si les deux parties accomplissent un chemin inverse, la seconde est sans aucun doute la plus heureuse, qui offre à Hee-Jung de perpétuer l'esquisse de sa relation avec le réalisateur par le biais de son œuvre. Continuité virtuelle, substitut artistique qui atténue la tristesse de la séparation. Dans la première version, et on se fiche après tout de savoir où se niche la vérité puisqu'il n'y a que des virtualités vraies chez HSS, Ham se lance dans un éloge de la peinture d'Hee-Jung, dont il vante la courageuse prise de risque, l'avancée à tâtons vers l'inconnu. L'artiste doit s'engager sans savoir où il va. Comme l'amoureux, en somme. Injonction qui sonne aussi comme une invitation au voyage pour le spectateur, qui doit se déprendre de ses certitudes, de sa recherche maladive de la vérité, pour se laisser aller au vertige des possibles de cette narration dédoublée. Si HSS n'était ce sublimateur de l’éphémère, ce poète des instants fugaces, on lui demanderait volontiers une troisième variation sur cette merveille.

Sortie le 17 février.

"Right now, wrong then" de Hong Sang-Soo : un homme, une femme, deux possibilités

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