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Alternant comédies légères (« Mon pire cauchemar », « La fille de Monaco »), adaptations parodiques ( le facétieux « Gemma Bovery ») ou littérales (le faussement sulfureux « Perfect mothers »), biopic classieux (« Coco avant Chanel ») et études de mœurs grinçantes (« Nettoyage à sec », « Nathalie »), la filmographie bigarrée d'Anne Fontaine, sans jamais quitter pour de bon les rivages de la comédie à la française auxquels elle revient sans cesse s'arrimer, s'est ouverte depuis quelques années à l'international , à ses castings prestigieux (Naomi Watts et Robin Wright dans « Perfect mothers », Gemma Arteton...) et à ses tournages en langue anglaise. Geste d'ouverture logique chez une cinéaste qui s'attache, dans la plupart de ses films, à questionner l'altérité. « Les innocentes » s'inscrit de plain-pied dans ce double geste cinématographique, qui fait se rencontrer, à la faveur de circonstances tragiques, dans la Pologne hivernale et exsangue de la fin 1945, une infirmière de la Croix-Rouge française athée, matérialiste et fille de communistes et des religieuses bénédictines tombées enceintes suite à une série de viols perpétrés, d'abord par les nazis, puis par l'Armée Rouge.

Forteresses imprenables, leur couvent et leurs corps ont été assaillis par un envahisseur sans scrupules, qui a laissé dans leurs entrailles l'empreinte du pêché et a instillé dans leur âme le doute, la rancœur ou la résignation. Comment avoir encore la foi quand, pour ces religieuses ayant fait vœu de chasteté, on a été doublement touché dans sa chair ? A partir d'un fait historique tu, que le journal intime de Madeleine Pauliac, médecin française de la Croix-Rouge et bonne samaritaine de ces religieuses abusées, lui a permis de retracer minutieusement, Anne Fontaine livre un film en miroir où le sacrifice et le sacerdoce se réfléchissent dans le destin condamné de ces nonnes et dans celui, héroïque, de l'infirmière Mathilde Beaulieu (Lou de Laâge, visage diaphane de modèle, irradie d'une émotion feutrée). Dieu, comme Hippocrate, exigent dévouement aveugle, don de soi et persévérance au delà des contingences. A la barbe de ses supérieurs, Mathilde se rend à la nuit tombée au couvent pour examiner, accoucher et porter assistance morale à ces bénédictines, d'abord rétives à cette présence étrangère et bienveillante, fût-elle féminine. Si l'une d'elles a tellement intériorisé sa honte qu'elle a sombré dans un déni de grossesse, si certaines craignent l'examen de la soignante, la plupart finissent par accueillir la vie avec une joie désarmante, vite tarie par la main de l'impitoyable et sèche mère abbesse, qui s'empresse d'emporter loin du lieu sacré ces rejetons du crime.

Un peu engoncé dans sa reconstitution historique léchée, semblant effarouché par le poids dramatique de son histoire, « Les Innocentes » ne parvient jamais vraiment à s'émanciper de son côté lisse et fade de copie soignée, attentive à ménager des respirations dans le récit (les sorties et parties de jambes en l'air récréatives de Mathilde et de son médecin-chef juif, cynique et distancié, auquel le génial Vincent Macaigne prête son romantisme inquiet et sa voix fêlée). Mais en s'attachant à esquisser l'apprivoisement mutuel qui se tisse de jour en jour entre la soignante des corps et la gardienne bienveillante des âmes (la bouleversante et lucide Soeur Maria, jouée par la vibrante Agata Buzek), Anne Fontaine finit par ouvrir son film à une émotion fébrile et délicate. D'une beauté glacée, le film doit beaucoup à la lumière picturale de la grande chef-opératrice Caroline Champetier qui creuse et met en exergue les affects. A la lumière divine, désormais vacillante, le film finit par substituer les lumières rassurantes de l'altérité radicale (l'infirmière athée, le médecin juif), puis, dans un beau geste d'ouverture, la lumière du monde et de la vie. L'obscurantisme mortifère, le rigorisme meurtrier et l'autarcie austère imposés par la mère supérieure finissent par battre en retraite devant les lueurs joyeuses de l'amour du prochain et de la charité. Dans le magnifique « Dialogue des Carmélites », récit tragique du saccage d'un couvent et de l’exécution de religieuses pendant la Terreur, Bernanos disait : « Il faut risquer la peur comme on risque la mort, le vrai courage est dans ce risque ». Après avoir risqué les deux à son corps défendant, c'est le « risque », dans toute la beauté chardienne du terme (« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque [...] »), qui tend les bras à l'une de ces nonnes renaissantes qui désormais veut vivre.

Les Innocentes (image Unifrance)

Les Innocentes (image Unifrance)

Tag(s) : #drame historique, #Pologne, #guerre, #religion

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