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Réalisatrice touche-à-tout, Danielle Arbid s'est frottée au documentaire, à l'expérimental, à la fiction (« Beyrouth hotel », « Dans les champs de bataille »), scrutant avec toujours plus d'acuité le chaos et la violence de son pays d'origine, le Liban, où ses films demeurent sous le coup de la censure. Dans « Peur de rien », titre qui renvoie par extension à sa volonté envers et contre tout de faire du cinéma, elle revisite avec la distance fantasmée que permet la fiction un pan principal de son histoire personnelle, à savoir ses premiers pas dans le Paris du début des années 1990. Lina (Manal Issa, formidable bloc de sensualité fougueuse et empruntée), 18 ans, arrive dans la capitale pour y suivre des cours d'économie à l'université, sous la responsabilité de son oncle et de sa tante. Regard farouche, voix incertaine et démarche fuyante, elle quitte en pleine nuit le domicile familial après que son oncle a tenté d'abuser d'elle. Réduite à vivre d'expédients, à ruser pour se nourrir et pour se trouver un toit, elle fait rapidement la connaissance d'Antonia (Clara Ponsot) à la faculté, une jeune fille dessalée qui l'héberge et l'aide à trouver un travail tout en l'initiant aux nuits parisiennes. Entre cours d'histoire de l'art dispensés par la pétulante et passionnante Mme Gagnebin (Dominique Blanc, étincelante comme toujours) et soirées en boîte, cours sur Marivaux (Alain Libolt, bouleversant en prof traversé par ses lectures) et rencontres amoureuses, galères pour obtenir une carte de séjour et nuits dans des palaces, Lina fait corps avec la vie parisienne trépidante qu'elle découvre, tout en ravalant les humiliations dues à sa situation irrégulière et en essuyant quelques revers de fortune.

A la fois éducation sentimentale, artistique et sexuelle, « Peur de rien » est un récit d'apprentissage lumineux, où les moments d'abandon et de plénitude alternent avec les déconvenues les plus cinglantes. La réalisatrice franco-libanaise sublime son matériau autobiographique pour en décupler la force dans un film d'une densité impressionnante qui se veut à la fois tableau d'une époque, récit intimiste, charnel et chronique en filigrane du parcours du combattant du candidat à l'immigration, en écho avec notre brûlante actualité. Même dans sa volonté de donner au film la tessiture des nineties (musique et conflits idéologiques), Danielle Arbid ne fait pas autre chose que de filmer le contemporain (peut-être aussi parce que, somme toute, pas grand chose n'a changé), dans un flou temporel à la fois beau et troublant. Ballottée au gré de ses rencontres amoureuses entre plusieurs milieux sociaux et terreaux politiques, des richards de la finance peu scrupuleux aux étudiants anars en passant par les milieux skinheads et royalistes, Lina appréhende les gens qu'elle rencontre, qu'ils soient profs, amoureux ou amis, comme autant de boussoles, prenant sans les juger ce qu'ils ont à lui offrir : une ouverture sur l'art et le monde, un toit, une fièvre.

Alors que l'on pourrait craindre que cette exhaustivité bigarrée ne fasse à la longue catalogue, Danielle Arbid en fait plutôt un patchwork qui ravive en permanence le romanesque, produit des ruptures de ton qui relancent en permanence le récit. Ce qui est très beau aussi c'est que tous les acteurs masculins qui jouent les amoureux successifs de Lina infléchissent chacun leur tour le ton du film, y apportent ce qu'il charrient d'ordinaire dans le cinéma français : Paul Hamy imprime magnétisme troublant et sensualité au film dans son premier mouvement, Damien Chapelle en serveur-dealer accro au rock y diffuse sa mélancolie distanciée et son envie de prendre le large tandis que le trublion Vincent Lacoste, impayable en leader d'une bande d'étudiants militants communistes, lui donne en dernier lieu la vigueur comique et l'apathie goguenarde dont il a le secret. Récit d'une quête éperdue de liberté loin du poids du pays d'origine et du leurre familial (sidérantes scènes de retour au Liban), « Peur de rien » peut être aussi vu tout simplement comme le portrait magnifique et vibrant d'une jeunesse qui se cherche à tâtons, expérimente, s'émerveille, butine pour mieux se construire. Entre inhibition farouche et épanouissement retrouvé de sa protagoniste, acmés solaires et vicissitudes grisâtres, Danielle Arbid livre, sans jamais tomber dans la caricature ou l'apitoiement, un film viscéral, palpitant, plein de souffle, qui s'attache à aller de l'avant. Il y a quelques mois les « Cahiers du cinéma » résumaient la qualité d'un film et de son scénario à sa capacité à passer les vitesses. Avec son titre résolument fonceur, « Peur de rien », bolide romantico-politique avec à bord le jeune gratin comme la vieille garde du cinéma français (tous excellents), est l'illustration pleine de panache de cette définition.

Manal Issaet Vincent Lacoste. Image AdVitam

Manal Issaet Vincent Lacoste. Image AdVitam

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