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Même dans le domaine des films sur la route des vins, il faut avouer que les Américains nous avaient devancé avec le « Sideways » d'Alexander Payne, sorti en 2004. Qui mieux que l'ex duo grolandais formé par les déjantés Gustave Kervern et Benoît Délépine pouvait rendre au cinéma français ses lettres de noblesse avinées ? C'est chose faite avec « Saint-Amour », road-movie en roue ivre, avec à bord trois de nos acteurs les plus drôles : la sainte-trinité comique Depardieu, Poelvoorde (acteurs fétiches du tandem, têtes d'affiches respectivement de « Mammuth » et du « Grand soir ») et le petit nouveau, Vincent Lacoste. A l'instar de « Near death experience », soliloque houellebecquien en pleine nature, petit film expérimental de bric et de broc, le septième long-métrage de Kervern et Délépine part en goguette autour d'un mince canevas : la carapate d'un éleveur de taureaux mélancolique (Depardieu, réservé et touchant) et de son fils alcoolique (Poelvoorde, bedaine postiche, yeux vitreux, tics et cheveux gras), fuyant la routine annuelle du salon de l'agriculture pour faire la route des vins dans un taxi parisien conduit par un chauffeur hirsute, mythomane et dragueur patenté (Lacoste en vrai bébé Kervern). Équipée cocasse qui les mènera de la Bourgogne au Bordelais en passant par Carcassonne. Tout en conservant l'aspect programmatique du road-movie (faire en sorte que les personnages principaux resserrent leurs liens à la faveur de rencontres et de péripéties), « Saint-Amour » multiplie les sorties de route, zigzague au gré de l'imaginaire absurde et paillard des réalisateurs. Nettement moins inspiré que les pétaradants « Mammuth » et « Le grand soir », où le comique carburait à l'énergie effrénée et à la noirceur désopilante, « Saint-Amour » fait figure de petit film semi-improvisé où des pans entiers de dialogues ont l'air de surgir de l'imagination un peu fatiguée des acteurs (une scène au restaurant où Depardieu tâtonne à la recherche de mots qui redonneraient du baume au cœur à Poelvoorde).

Ce qui rend le film si sympathique, c'est justement la désinvolture brouillonne et potache de Kervern et Délépine, qui ne cherchent pas à masquer la fainéantise de l'ensemble. Un peu comme deux élèves qui rendraient, non sans malice, une copie bâclée traversée de quelques perles irrésistibles dues à des substances psychotropes. La plupart des fulgurances de « Saint-Amour » tiennent à un savant art du caméo, transformant le film en une boîte de Pandore de partitions savoureuses : de Michel Houellebecq en propriétaire aboulique et bizarrement prévenant d'une maison d'hôtes à la ferrerienne Andréa Férréol en dragueuse d'hôtel épicurienne, en passant par Solène Rigot en serveuse prostrée obsédée par la dette publique. Sans compter une Ovidie en agente immobilière doublée d'une bête de sexe et une Chiara Mastroianni, dans une apparition solaire trop brève. C'est que, pour ces trois êtres esseulés, aux vies dérisoires, qui s'illusionnent eux-mêmes avec leurs mensonges conjugaux, le salut viendra moins du « Saint-Amour » en tant que cru que de l'amour, de la femme, dont les apparitions, quasi-divines voire mythiques (Céline Sallette alias Vénus, amazone étrange à la tignasse rousse chevauchant en majesté) jalonnent le film, lui donnant l'allure d'un itinéraire routier sentimentalo-grivois.

In fine, le film prend plutôt les couleurs d'une utopie hédoniste et rabelaisienne connectée accueillant en son sein l'actualité et les nouvelles technologies (des VTC à la géolocalisation, du désespoir du monde agricole au site Ebay). Succession de gimmicks et de saynètes d'un comique débridé souvent un peu frelaté, cette odyssée filiale et imbibée déroule son programme pépère, à peine secoué par l'indolence narquoise de Lacoste (dans une sorte de continuum azimuté des « Beaux gosses ») et le survoltage triste de Poelvoorde, tous deux excellents. « Saint-Amour » doit d'ailleurs presque tout à ses acteurs, qui en donnant une envergure tragi-comique aux personnages, sauvent cette intrigue de retrouvailles entre un père et son fils du bâclage et de la facilité dans lesquels elle s'enferre souvent (la scène ultra-convenue de déclaration d'amour de Gégé à Poelvoorde, devant les caméras). Si les Kervern et Délépine ont toujours privilégié l'art de la saynète, force est de constater que leur surenchère foutraque fait moins d'étincelles que jadis. Ode contrariée à la dive bouteille, au bonheur dans le pré, dans le vin et dans le giron féminin (surtout!), « Saint-Amour » est un petit cru honorable et sympathique, manquant singulièrement de corps en dépit de la présence gargantuesque de notre Gégé national.

Depardieu, Poelvoorde, Lacoste : sainte-trinité comique. (image Unifrance films)

Depardieu, Poelvoorde, Lacoste : sainte-trinité comique. (image Unifrance films)

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