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Les existences bien rangées ne donnent pas suffisamment de prise à la fiction. C'est, en substance, le credo de Dominik Moll, qui se plaît souvent à confronter ses personnages au quotidien pépère à l'intrusion inopinée d'un importun insidieux et de plus en plus envahissant. Ce fameux « élément perturbateur », cheville de ses scénarios, vampirise les personnages et transforme souvent ses films en cauchemar. On se souvient de Harry, le psychopathe qui avait les traits bonhommes de Sergi Lopez dans le thriller « Harry, un ami qui vous veut du bien ». Jérôme (Vincent Macaigne) en serait une sorte d'alter ego comique et désespéré, qui ressemblerait quand même davantage à « L'emmerdeur » de Francis Veber. Un personnage lunaire, un principe de désorganisation sur pattes qui ferait toujours tout capoter.

« Des nouvelles de la planète Mars » organise la collision entre deux personnages, l'un incarnant l'ordre, l'autre le désordre. Philippe (François Damiens) est un ingénieur en informatique divorcé, deux enfants, un « homme sans qualités » fermement arrimé à la terre, qui ne se permet des échappées cosmiques qu'en rêve. Mandaté sur une autre mission, il se voit contraint de cohabiter avec Jérôme, un collègue dépressif, solitaire et violent qui fantasme sur Carole Gaessler et ne se sépare jamais de son hachoir. Le nuisible aux yeux de cocker et à la vie chaotique ne tardera pas à s'incruster dans l'appartement de Philippe qui, toujours un train de retard, se retrouve en permanence mis devant le fait accompli. La belle idée de Dominik Moll est de mettre face à face deux hommes qui perdent pied et transmuent leurs angoisses de deux manières différentes : l'un dans les accès de folie et la complainte ; l'autre en restant un père de famille responsable, droit dans ses bottes à l'excès. Entre sa fille perfectionniste qui ne décolle pas de ses devoirs, son fils qui ne jure plus que par le végétarisme et ramène des grenouilles du collège pour les sauver de la dissection, Philippe a de quoi être dépassé. Son domicile devient une sorte d'appartement-monde qui abrite beaucoup de traits saillants du monde contemporain : le culte de la performance, la tendance croissante au végétarisme, le repli maladif sur soi, la solitude de l'homme urbain. Moll fait de Philippe une sorte de naïf voltairien, parachuté dans un temps dont il ne maîtrise plus tellement ni les mœurs ni les codes. C'est un « homme qui vit au XXIe siècle avec les idées du XXe », selon les propos du réalisateur. Du pépé tout à son fétichisme giscardien qui habite son immeuble à sa sœur qui peint des toiles très crues, tous les personnages qui gravitent autour de lui accentuent son égarement temporel, sa sensation de n'être ni tout à fait d'aujourd'hui, ni tout à fait d'hier.

L'équilibre de cette fable contemporaine tient pour beaucoup au dosage subtil entre trivialité du quotidien et onirisme cosmique (Philippe dialogue avec ses défunts parents joués par les malicieux Catherine Samie et Michel Aumont), paranormal et parabole, comédie et drame, le tout mijoté à l'absurde et à l'humour pince sans rire. Sans être dans une recherche effrénée et démonstrative du gag ou du bon mot, Dominik Moll distille son comique teinté de noirceur jusque dans les silences, les temps morts entre deux répliques. Cette discrétion, ce sens de la nuance se retrouve jusque dans le jeu de François Damiens, parfait dans les habits du quinqua moyen inadapté et désarmé devant les manifestations de folie qui transforment son appartement en pétaudière. Face à lui, Vincent Macaigne rejoue avec une énergie fébrile la partition du doux fêlé transi d'amour qui lui colle à la peau, sans être aussi vibrant que chez Betbeder, Garrel ou encore récemment, chez Anne Fontaine. Dommage que le film, dans sa dernière partie, se perde un peu en route (au sens propre comme au figuré) et s'étire trop en longueur, ressassant ad libitum les particularités et les bizarreries des personnages déjà épuisées par le huis-clos dans l'appartement. Quelque part entre « Asphalte » de Samuel Benchetrit (pour le mélange entre quotidien morne et percées absurdes), le très mauvais « Le tout nouveau testament » (juste pour le happy-end apocalyptique et rassembleur) et la patte bien reconnaissable de Moll, « Des nouvelles de la planète Mars » est une singulière comédie en apesanteur qui fait honneur à son titre.

François Damiens et Vincent Macaigne, l'ordre et le désordre. (image Unifrance)

François Damiens et Vincent Macaigne, l'ordre et le désordre. (image Unifrance)

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