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Personnage fréquent dans la littérature du XIXe et du début du XXe siècle, chez Flaubert et Balzac comme chez les Russes, le médecin de campagne, ce pivot de la vie rurale dévoué corps et âme à ses patients, semblait être une figure dépassée, archaïque, une image d'Epinal boudée par la fiction actuelle. Pourtant, dans bien des contrées reculées condamnées à terme à devenir des déserts médicaux, le médecin, souvent seul praticien à des kilomètres à la ronde, demeure un pilier essentiel du village et jouit encore du prestige et de la notoriété du bon notable de province. C'est le cas de Jean-Pierre Werner (François Cluzet), tellement attaché à sa fonction et à ses patients qu'il rechigne à lever le pied alors même qu'il se sait atteint d'une tumeur avancée au cerveau. Quand son confrère et ami de l'hôpital lui envoie une assistante fraîchement diplômée, Nathalie (Marianne Denicourt), Jean-Pierre, sur la défensive, ne se décide pas pour autant à battre en retraite. Tout en feignant d'assurer une passation de pouvoir qu'il ne souhaite guère, il se livre à un savant jeu de bizutage et de facéties destinés à décourager sa collègue. Il faut dire que le terrain est favorable et que les patients, pour la plupart âgés, ne jurent que par Jean-Pierre.

A la fois soignant, assistant social, psychologue, c'est une présence rassurante et amicale qui participe activement à la vie locale et aux animations. Tandis qu'il sillonne les routes nationales, son cabinet ne désemplit pas. Confrontée à cette réalité rurale un peu rude pour la souris des villes qu'elle est (les voitures s'embourbent dans les chemins, des jars la poursuivent dans la cour d'une ferme), Nathalie rejoue, sur un mode mineur et plus rassurant, les « Récits d'un jeune médecin » de Boulgakov (dont Jean Pierre lui fait présent), qui racontait les débuts tâtonnants d'un novice, confronté seul à des cas complexes, dans la campagne russe hostile du début du XXe siècle. Comme Boulgakov, Thomas Lilti a été médecin et parle bien de ce qu'il connaît. On en avait déjà eu la preuve avec « Hippocrate », récit réaliste, précis et pulsé du quotidien de jeunes internes des hôpitaux de Paris, sorti en 2014. Ces mêmes qualités se retrouvent dans « Médecin de campagne », à cette différence près que le rythme y est plus lent, moins heurté, campagne oblige. Pour autant, les accélérations dramatiques dont Lilti faisait déjà un usage copieux dans « Hippocrate » viennent souvent secouer le récit, notamment quand Jean-Pierre et Nathalie doivent jouer les urgentistes en rase campagne. Que ce soit entre les murs des hôpitaux parisiens ou les pieds dans la gadoue, les médecins de Thomas Lilti ne sont ni plus ni moins que des aventuriers, des héros entièrement dévolus à leur métier qui « se bagarrent contre la barbarie de la nature» comme le dit Jean-Pierre dans son monologue de vieux sage, presque élégiaque, à la fin du film.

Radiographie rigoureuse d'une pratique de la médecine en voie de disparition qui frise le sacerdoce, état des lieux complet et mise en question des mutations qui affectent les déserts médicaux (les maisons de santé qui prolifèrent sur le territoire ont-elles vraiment le pouvoir d'attirer de jeunes médecins ou sont-elles de simples opérations immobilières ?), « Médecin de campagne » s'avère plus efficace sur le terrain du témoignage et du documentaire que sur celui du romanesque. Malgré la sensibilité et la pudeur du regard de Thomas Lilti sur ses deux héros, les péripéties et touches d'humour restent assez convenues tandis que la peinture des « petites gens », qui se veut réaliste, pâtit d'une lourdeur de trait, d'un pittoresque un peu trop appuyé (un jeune attardé mental incollable sur 14-18) qui transforme le cabinet en une sorte de « cour des miracles ». Mais la tendresse du réalisateur à filmer cette France rurale des marginaux et des abandonnés le dédouane de toute complaisance, de tout surplomb sur ses personnages et ménage quelques scènes touchantes, notamment la lente agonie d'un vieillard tout près de son chien, dans la chaleur de son foyer plutôt que dans la froideur clinique et impersonnelle de l'hôpital. Ce portrait juste et éloquent d'un homme qui s'accroche à son métier avec d'autant plus de ferveur et d'intégrité qu'il se sait en sursis est servi par un François Cluzet impeccable dans ce mélange d'opiniâtreté et de fébrilité dont il a le secret. Face à lui, Marianne Denicourt (déjà présente dans « Hippocrate »), irradie et fait merveille dans ce rôle de battante douce, de petit soldat de la médecine qui ne s'en laisse pas conter. Ne serait-ce que pour son charme fou, on ne saurait que trop prescrire le film.

François Cluzet et Marianne Denicourt, le pas décidé au petit jour (copyright image Unifrance films)

François Cluzet et Marianne Denicourt, le pas décidé au petit jour (copyright image Unifrance films)

Tag(s) : #médecine, #documentaire

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