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Quoi de plus évident qu'un titre rimbaldien pour le nouveau film d'André Téchiné, cinéaste de la jeunesse fougueuse, solaire et tempétueuse ? Enfants butés, adolescents et jeunes gens farouches, étranges, souvent en lutte contre le roman familial et la société, habitent ses films, parfois au premier plan, parfois plus en retrait. A 73 ans, le cinéaste des « Roseaux sauvages » sait encore peindre l'adolescence d'aujourd'hui comme personne, un peu comme Rohmer sut, à 64 ans avec « les Nuits de la pleine Lune », réaliser le meilleur instantané de la jeunesse des années 1980. Il faut dire aussi que le scénario de « Quand on a 17 ans » a été co-écrit avec Céline Sciamma ("Tomboy", "Naissance des pieuvres" et "Bande de filles"), la portraitiste par excellence de l'adolescence, de ses mutations, de la découverte de son corps et de ses désirs. De ce regard commun, de cette double acuité est né un très beau film, à la fois doux et électrique, trivial et troublant, qui ne garde que le meilleur de l'art du cinéaste et de la scénariste.

Entre chronique teen rurale, récit de la naissance du désir selon un mécanisme de répulsion/attraction entre deux jeunes lycéens et percées bleutées à la lisière du fantastique (on reconnaît la patte Sciamma dans cette appétence pour le bleu, couleur de l'étrangeté et des mues adolescentes), « Quand on a 17 ans » hybride les genres pour mieux saisir un âge hybride entre tous, ces 17 ans où l'on n'est plus pubère mais pas encore adulte, où « le cœur fou robinsonne » comme disait Rimbaud. Téchiné, qui a toujours merveilleusement filmé les différentes faces d'un sentiment, l'éclosion brute et ambivalente des pulsions et des désirs, dessine ici, à travers les corps à corps de deux adolescents qui ne cessent de se chercher et de s'écharper en pleine cour du lycée ou en pleine nature, une attirance homosexuelle aussi latente qu'irrémédiable.

Dans une petite ville au pied des Pyrénées, Damien (Kacey Mottet-Klein) vit avec sa mère (Sandrine Kiberlain) médecin de campagne pimpante, aussi altruiste et dévouée que François Cluzet dans le film de Thomas Lilti sorti la semaine dernière. Son père, militaire sur des terrains d'opération sensibles, ne fait que de rares apparitions au foyer. Tom (Corentin Fila), fils adopté d'un couple de fermiers, vit, lui, dans la montagne et doit effectuer près de deux heures de trajet pour se rendre au lycée. Lorsque la mère de Tom tombe enceinte, la mère de Damien, sensible à son côté battant et opiniâtre, lui propose de l'héberger, forçant les deux antagonistes à cohabiter. Le film débute sous les atours d'une chronique lycéenne à la fois banale et d'une inquiétante étrangeté. On suit les allées et retours de la montagne au lycée et les sorties nocturnes presque irréelles de ce « Tom à la ferme », dont la proximité avec la nature instille au film quelque chose de délicatement primitif et d'érotique à la fois. Téchiné filme Tom et Damien comme des créatures solitaires, un peu flottantes, derrière lesquelles le décor du lycée n'apparaît que comme un arrière-plan vaporeux, comme un cadre lâche et anecdotique de leur confrontation.

Dans une limpidité encore fluidifiée par le passage imperceptible d'une saison à l'autre, d'un trimestre à l'autre, il saisit les atermoiements du désir et la découverte de l'homosexualité le long d'un récit où la fougue impétueuse et le désir animal le disputent à la sensibilité et à la délicatesse. Les personnages et les élements du récit, qui semblent d'abord mariés artificiellement, être réunis par une collision un peu arbitraire, montrent petit à petit l'évidence de leur mise en présence et dévoilent sans cesse des facettes insoupçonnées. L'art par lequel Téchiné saisit leurs états successifs tient d'une forme de pointillisme viscéral. La précision et la discrétion de sa mise en scène, à laquelle les paysages somptueux des Pyrénées insufflent puissance et ampleur, se mettent au service d'un récit vibrant mais en même temps solaire et apaisant. Il suffit d'un joint échangé entre les deux personnages, dans l'antre obscur d'une grotte alors qu'il pleut à verse dehors, du regard dévorant de Damien sur Tom pour que se mette en branle la tension érotique qui constitue le cœur battant du récit. Moins heurté que les précédents films de Téchiné, « Quand on a 17 ans » est aussi l'un des plus optimistes de son auteur, qui montre des êtres prendre soin les uns des autres, s'écouter, se serrer les coudes. C'est une famille qui se choisit, s'élargit au delà des liens du sang plutôt qu'une famille subie comme souvent chez Téchiné. Kacey Mottet-Klein, que l'on a vu grandir à travers « Home » d'Ursula Meier et « L'enfant d'en haut », extraordinaire d'intensité et de douceur, a quelque chose du Benoït Magimel des débuts tandis que le novice Corentin Fila, bloc d'étrangeté magnétique, aimante le regard. « Dix sept ans ! On se laisse griser ! » disait Rimbaud. Et de cette griserie, le film en fait la magnifique offrande.

Kacey Mottet-Klein et Corentin Fila, deux révélations.

Kacey Mottet-Klein et Corentin Fila, deux révélations.

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