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C'est la prof idéale. Passionnée et passionnante, proche de ses élèves à qui elle souhaite par-dessus tout « apprendre à penser », tenant mordicus à assurer ses cours de philo, fût-ce dans un parc, alors que la contestation lycéenne bat son plein, Nathalie est un de ces professeurs qui peut infléchir le cours d'une vie. Fabien (Roman Kolinka), désormais normalien et doctorant, est un de ceux que son enseignement a conquis. Il sait sa dette envers elle et le lui rend bien en écrivant pour sa collection d'ouvrages pédagogiques. Naguère maître et disciple, ils se baladent désormais ensemble dans les parcs, boivent des cafés, échangent sur l'avancée de leurs travaux respectifs et les mutations que connaissent leurs vies. Engagé au côté des sans-papiers, adepte de la pensée libertaire, le jeune homme qui cherche avant tout à mettre ses actes en accord avec sa philosophie, part vivre en communauté dans le Vercors afin de travailler à une alternative.

Dans les précédents films de Mia Hansen-Love, ce personnage eût été au premier plan. Habituée à filmer la jeunesse, ses idéaux, ses élans fiévreux qui se fracassent et ses ruptures douloureuses, la réalisatrice d' « Eden » fait subir à son cinéma un léger infléchissement en s'attachant à cette quinquagénaire qui voit s'écrouler subitement toutes les assises sur lesquelles reposait sa vie. Sa mère foldingue, en état de détresse perpétuelle (Edith Scob, fantasque à souhait), qui la dérangeait à tout bout de champ, meurt. Ses deux enfants volent désormais de leurs propres ailes. Son mari, prof de philo lui aussi, (André Marcon, parfait en époux pleutre, conservateur et rigide) la quitte pour une autre femme, après vingt-cinq ans de vie commune et de complicité. Son départ laisse une singulière impression de vide, plus intellectuel que sentimental, symbolisé par des béances dans les rayonnages de la bibliothèque et des livres de guingois (une de ces superbes idées de mise en scène, simples et évidentes, que « L'avenir » égrène avec humilité). Il a osé prendre tous ses livres annotés de Lévinas! Et pour couronner le tout, les interlocuteurs de sa maison d'édition lui font comprendre, dans un langage marketing indigent, qu'il va lui falloir dépoussiérer son approche pédagogique.

Nathalie (Isabelle Huppert, magnifique, d'une plasticité de jeu inouïe) accueille tous ces chamboulements avec une forme de calme qui n'exclut pas la douleur et la tristesse, une sorte de distanciation mélancolique et de lucidité parfois gaie qui n'appartient qu'à ceux qui dialoguent quotidiennement avec les philosophes. Dans une scène superbe et suspendue, Nathalie, éplorée dans un bus après la mort de sa mère, passe sans transition des larmes au rire en apercevant pour la première fois son mari au bras de sa nouvelle compagne. Jadis plus monocorde car empreint de la mélancolie diffuse, sérieuse et entière de la jeunesse, le cinéma de Mia Hansen-Love s'enrichit ici d'un art du contrepoint, s'ouvre à un humour et à une ironie séduisante et élégante qui tiennent à l'âge de sa protagoniste. Il est vrai qu'au mitan de sa vie on a certainement plus de distance vis à vis des événements qu'à vingt ans. Ce qui est très beau dans « l'Avenir », c'est que Nathalie ne ressent ni la nécessité d'un sursaut qui la conduirait à « refaire sa vie » ni l'envie d'abdiquer. Elle laisse glisser l'inéluctable sans lâcher prise pour autant, accueillant à bras ouverts ce que peut encore lui offrir la vie : d'enrichissantes lectures, un petit-fils à cajoler et à bercer, des échappées vivifiantes dans le Vercors. Elle reste à sa place, se refusant à faire semblant, s'effaçant lorsqu'elle estime n'avoir pas de rôle à jouer comme lors de cette discussion enflammée de la petite communauté sur la nécessaire abolition du statut et de la toute-puissance de l'auteur. Le mot galvaudé de « middle-life crisis », crise de la cinquantaine, semble trop trivial, trop convenu, pour décrire « L'avenir », tant le film met à distance tous les poncifs attachés à cette période charnière pour lui préférer l'itinéraire singulier d'une femme attachée par dessus tout à sa vie intérieure, intellectuelle.

En voyant Isabelle Huppert déambuler en petite robe à fleurs parmi les vallons ensoleillés du Vercors ou s'embourber dans les rivages bretons, on pense à « Villa Amalia » de Benoît Jacquot et même à la « Ritournelle » de Marc Fitoussi, deux films sur une échappée, l'une insulaire et radicale, l'autre extraconjugale, assez conventionnelle. Plus singulier et en prise avec la vie comme elle va, « L'avenir » propose plutôt des échappées dans la nature, dans l'intellect, qui laissent le soin de cueillir tous les possibles. C'est un film du « carpe diem » sans cesse en mouvement, où Nathalie, infatigable arpenteuse, avance sereinement, sans nostalgie, acceptant son rôle de grand-mère avec ferveur. La pensée, le mouvement, l'acceptation dénuée de résignation du temps qui passe et de ses mutations, seraient-elles les ressources d'une éternelle jeunesse? C'est en tout cas ce que semble-nous dire ce film éthéré, vif et gracile dont le propos a l'élégance d'être toujours en sourdine.

Isabelle Huppert, la belle échappée. (image Libération)

Isabelle Huppert, la belle échappée. (image Libération)

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