Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le cinéma d'Eugène Green ressemble à une retraite, un îlot où règnent sans partage l'art, le raffinement et le calme. Mais si cet esthète a besoin de se lover dans la beauté du patrimoine européen et dans les mythes fondateurs pour raconter une histoire, il laisse toutefois filtrer l'agitation et les bruits du contemporain. Alors que la plupart des dramaturges, metteurs en scène et cinéastes cherchent à revivifier l'ancien par le moderne, Eugène Green accomplit le chemin inverse, préférant rehausser l'actuel dans ce qu'il peut avoir de trivial par l'originel, faisant de l'héritage culturel de la Vieille Europe le principal exhausteur de goût de son cinéma.

Dans « Le fils de Joseph », il transforme une banale quête du père en un récit originel et original, en une variation à la fois sérieuse et second degré à partir de cinq passages bibliques : « Le sacrifice d'Abraham », « Le veau d'or », « Le sacrifice d'Isaac », « Le charpentier » et « La fuite en Égypte ». Vincent (Victor Ezenfils), lycéen parisien un peu renfermé, vit avec sa mère, infirmière (la douce et touchante Natacha Regnier), qui ne lui a jamais dévoilé l'identité de son père. Le jeune homme finit par découvrir que son géniteur n'est autre qu'Oscar Parmenor (Mathieu Amalric, génial), un grand ponte cynique et opaque de l'édition. Il se met à l'espionner, à le filer, n'hésitant pas à s'introduire dans les raouts du petit monde de l'édition où il se fait passer pour un jeune auteur prometteur, Vincent Dumarais. Cette traque lente et mystérieuse ne manque pas d'un certain suspense : Vincent veut-il seulement observer les faits et gestes de son ascendant (au point d'assister, caché sous le divan, à ses ébats avec sa secrétaire « polyvalente »), se présenter à lui ou bien le forcer à reconnaître sa paternité, le couteau sous la gorge, dans une inversion parodique du mythe du « Sacrifice d'Isaac », dont le tableau, peint par le Caravage, ne cesse de le hanter ? Mais pourquoi chercher à nouer un lien avec ce père biologique égotiste, d'obédience cioranesque (il n'est pas loin de dire que « le spermatozoïde est un bandit à l'état pur»!) qui repousse sans ménagement tout ce qui a trait à sa progéniture, arguant qu'il « ne [s']intéresse pas aux détails » ?

Le salut viendra d'un dénommé Joseph (Fabrizio Rongione, acteur fétiche de Green), homme providentiel un peu marginal, qui n'est autre que le frère de Parmenor et le vilain petit canard de la famille. Mais cela, Vincent l'ignore et l'ignorera jusqu'au bout, de même que sa mère. Auréolé de la caution du mythe et donc d'une liberté de récit totale, le film ne recule pas devant l'invraisemblable pour raconter la découverte, belle et naturelle, d'une paternité de substitution. Et, comme dans « La sapienza », le précédent film d'Eugène Green, c'est grâce à la médiation tutélaire de l'art, au voisinage avec le beau qu'un lien affectif, puis familial, peut se tisser. La transmission d'un héritage culturel est toujours chez lui la forme la plus noble, la quintessence de la paternité. Que « le Fils de Joseph » soit co-produit par les frères Dardenne ne manque pas de sel puisque le film est l'antithèse parfaite de leur « Gamin au vélo », récit trivial et abrupt de la quête d'un père démissionnaire. Cette manière qu'a Green de maintenir la parabole biblique à la lisière du récit par l'entremise de tableaux confère au film une forme de grandeur discrète, de tutelle mythique. Mais quand, à la fin, le récit biblique vient s'imposer frontalement sous la forme iconique de la nativité, le film se transforme en crèche ambulante un tantinet ridicule et le sous-texte devient sur-texte.

Heureusement, le symbolisme des dernières scènes est rattrapé par la loufoquerie de l'épilogue sur la plage dont le dispositif (un rivage désolé et des personnages encerclés par des gendarmes) n'est pas sans rappeler le « P'tit Quinquin » de Bruno Dumont. Un peu trop contemplatif et étiré dans sa deuxième moitié, pris au piège de son hiératisme suranné qui fait écran à toute empathie envers les personnages, « Le fils de Joseph » vaut surtout pour ses moments satiriques : le monde de l'édition, ses vanités et ses petites intrigues y sont saisis avec une vivacité de trait croquignolesque. Les noms et les personnages semblent tout droit sortis d'une bande dessinée (Maria de Medeiros, impayable en critique littéraire allumée répondant au nom inquisiteur de Violette Tréfouille). Le jeu d'Amalric et de de Medeiros, plus « cinéma », plus « professionnel », même s'ils se prêtent au jeu des liaisons appuyées typiques du style Green, tranche d'ailleurs avec la diction désincarnée des autres interprètes. C'est cette hybridité qui donne son charme au film, entre classicisme épuré et soufflées de musique baroque, premier degré et ironie, célébration de l'ancien et jokes assez plates sur le contemporain (bobos et « bobelles » sont épinglés sans grande inspiration). Eugène Green est un aristocrate qui s'amuse parfois à jouer les petits plaisantins.

Natacha Regnier, Fabrizio Rongione et Vincent Ezenfils. Image Unifrance.org.

Natacha Regnier, Fabrizio Rongione et Vincent Ezenfils. Image Unifrance.org.

Partager cet article

Repost 0