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Aussi étrange que cela paraisse, c'est dans « Les malheurs de Sophie », adaptation du roman éponyme de la Comtesse de Ségur publié en 1858, que l'on trouve un condensé parfait de tous les talents et de toutes les facettes de l’œuvre de Christophe Honoré, qui ne cesse de jongler depuis une vingtaine d'années entre ses trois casquettes de cinéaste, metteur en scène et romancier pour enfants. Dans cette relecture raffinée et pleine de vivacité se mélangent le ton facétieux de l'homme de théâtre qui n'hésitait pas à mettre en scène un Robbe-Grillet en short dans sa pièce « Nouveau roman », l'irrémédiable mélancolie et les événements tragiques qui scandaient « Les chansons d'amour » et « Les bien-aimés » mais aussi l'envie de s'adresser aux enfants sans complaisance mielleuse aucune. Aussi folâtre et énergique que son héroïne aux joues pleines et rieuses et aux yeux pétillants, cette libre transposition des « Malheurs de Sophie » et des « Petites filles modèles » présente le double attrait d'être à la fois respectueuse de l'esprit du texte (ceux dont la Comtesse de Ségur a bercé l'enfance se replongeront avec bonheur dans les aventures de cette petite espiègle cabocharde), de l'époque (le décor et le velouté des robes Second Empire participent au premier chef au plaisir du film) sans être pour autant corsetée. De là une adaptation, qui sans se targuer de « dépoussiérer » le roman, fait montre d'une modernité et d'une liberté étourdissantes.

Clins d’œil récréatifs aux adultes via des apartés face caméra très Nouvelle vague (irrésistible Jean-Charles Clichet en valet rompu au tempérament de sa petite maîtresse), intrusion d'un écureuil et de hérissons tout droit sortis d'un film d'animation, « Les malheurs de Sophie » essaime ses petites surprises comme on cacherait des œufs de Pâques tout en offrant prise à une double lecture : scènes à hauteur d'enfant et scènes plus évocatrices pour les adultes y alternent incessamment, dans une primesautière et amusante schizophrénie. En s'arrimant à l'enfance, ce continent aux allures d'éden où s'affirme un penchant irrépressible pour la transgression en douce, l'expérimentation et la décomposition ludiques, Honoré tire un film récréatif à deux temps. La première partie, lumineuse et enjouée, égrène les méfaits de Sophie (Caroline Grant, craquante) qui n'aime rien tant que détruire, distordre, tout ce qui lui passe sous le nez : poupées, poissons rouges, écureuils connaîtront un sort funeste entre ses mains de petite diablesse. A peine réprimandée par sa mère maladive et des domestiques qui sont la bonté-même (Laetitia Dosch, parfaite en soubrette magnanime), elle règne en maîtresse sur cet immense terrain de jeu que constituent le château et le domaine familial. Clairs-obscurs, mouvements de caméra félins et caressants, lumière irradiante dessinent une première partie dont la sensualité radieuse doit beaucoup à l'interprétation lascive de la sublime Golshifteh Farahani en maman dépassée par les tours et détours de sa vilaine fille.

Si le courroux du gynécée dans lequel gravite librement Sophie s'avère souvent bénin et proportionné aux bêtises de celle-ci, celui du destin sera moins clément qui fait mourir subitement sa mère dans un naufrage, pour la laisser aux mains d'une marâtre sadique (Muriel Robin, dont le jeu, plein d'une scélérate urbanité, instille un humour en demi-teinte) promenant un fouet en guise d'arme fatale. Les brumes hivernales et les accidents répétés signent la fin du temps de l'innocence mais pas celle de la morgue malicieuse de Sophie, toujours prête à embarquer ses amies Camille et Madeleine de Fleurville dans des équipées casse-cou. La morosité de cette dernière partie, tempérée par les immarcescibles élans de sa protagoniste, les compositions pop entraînantes et naïves d'Alex Beaupain, éternel complice de Honoré et une certaine appétence pour la féerie, offre un joli pendant enfantin aux scènes lyriques, mélancoliques et enfiévrées des fresques musicales du réalisateur. Auprès de Madame de Fleurville (Anaïs Demoustier, subtile et discrète), figure maternelle providentielle et bienveillante qui la soustrait heureusement aux griffes de sa belle-mère, Sophie trouvera à s'assagir sans pour autant devenir une petite fille modèle. Si la fin fleure le traité d'éducation ségurien prônant davantage de souplesse et invitant à laisser les enfants s'épanouir comme des plantes vivaces mais dans un cadre défini, il n'est pas interdit de voir dans la relecture d'Honoré un pied-de-nez discret à ceux qui scandaient récemment « un papa, une maman » dans les rues : au diable la figure paternelle et les slogans réacs, Sophie a été élevée par trois mamans et elle va très bien, merci.

(image RTL)

(image RTL)

Tag(s) : #enfance, #adaptation, #Christophe Honoré

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