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« C'était un film d'aventures, c'était un roman d'amour », psalmodiait Anna Karina dans « Pierrot le fou ». Description qui sied on ne peut mieux à « La loi de la jungle » qui se réclame d'ailleurs, par bien des aspects, du manifeste poétique de Godard. Goût pour les fulgurances (« Les quatre modes de l'histoire sont : passé, futur, présent, absent », dit le personnage de Macaigne), sympathique petit fumet libertaire, clins d’œil au spectateur, embardées foldingues du récit.... Sorte de film d'aventures néo-godardien dans un décor à la De Broca (« L'homme de Rio ») ou à la Rappeneau (« Le sauvage »), mâtiné d'influences cartoon, « La loi de la jungle » est d'abord et surtout un film d'Antonin Peretjatko, fer de lance, aux côtés de Justine Triet et de Sébastien Betbeder, d'une jeune génération de cinéastes éclose en 2013 et désireuse de réinventer par les marges le cinéma d'auteur français. Après le pétaradant « La fille du 14 juillet », film qui faisait le même effet qu'un diablotin sortant de sa boîte à intervalles réguliers, Peretjatko pose sa caméra dans un milieu aussi foisonnant, aussi fertile en surprises que son cinéma : la jungle. Et sa fourmilière de gags trouve dans ce terrain grouillant un territoire cinématographique on ne peut plus approprié.

Stagiaire déjà chenu au ministère de la Norme, Marc Châtaigne (Vincent Macaigne) est mandaté en Guyane pour y certifier aux normes européennes le chantier « Guyaneige », première piste de ski indoor d'Amazonie destinée à relancer le tourisme. Sous la houlette d'un fonctionnaire survolté et corrompu (Mathieu Amalric) flanqué d'un maître d’œuvres assez peu dégourdi (Pascal Légitimus), ce pauvre hère en costard maladroit et désarmé sur lequel pleuvent avaries et déconvenues en tout genre, va bénéficier, pour accomplir sa mission, d'une coéquipière de choc : la bien nommée Tarzan (Vimala Pons), beau brin de fille et aventurière dessalée aux manières de titi parisien, toujours la bonne réplique et le mégot au bord des lèvres. Égarés dans la jungle, sauvés par un hurluberlu communiste et un pseudo guérillero furieux, puis otages d'un gourou anti-progressiste ayant fait ses classes à Henri IV, ces deux petits galériens du contemporain, éternels stagiaires, dont l'association tient du buddy-movie, vont trouver dans leur idylle naissante l'énergie suffisante pour battre la jungle.

Satire enlevée d'une bureaucratie aux rouages encore plus obsolètes et absurdes à l'heure de la mondialisation et du financement globalisé de projets locaux (Guyaneige est financé par le Qatar, la Chine...), « La loi de la jungle » offre un miroir désopilant mais à peine déformant des travers du contemporain : précarité des stagiaires dont on use et abuse, constructions inutilisées comme ce pont aux normes européennes destiné à relier le Brésil à la Guyane mais qu'aucun véhicule ne peut emprunter, corruption et recherche du profit tous azimuts, incompétence des technocrates français (« En France, il n'est pas nécessaire de connaître un domaine pour en avoir la responsabilité »)... Perejatko épingle aussi gentiment le diktat de la parité et de la représentativité qui pèse sur les institutions dans une des scènes les plus drôles du film. En vertu de son humour corrosif et cartoonesque qui l'empêche de jamais faire catalogue, le réalisateur, fidèle au fameux adage de la comédie de « châtier les mœurs par le rire » livre ici un réquisitoire qui a l'élégance de se voiler derrière un réjouissant ouragan de gags.

Survival déglingué foisonnant de personnages croquignolesques (mention spéciale à Rodolphe Pauly en ingénieur ferroviaire hâbleur, petit diablotin du capitalisme), « La loi de la jungle », plus linéaire et moins éclaté que « La fille du 14 juillet », témoigne de la capacité de Perejatko à canaliser son cinéma en roue libre, à doser ses effets cocasses. Les pleins farcesques (« punchlines » à gogo, scènes où tout s'emballe dans une frénésie destructrice anar et joyeuse) alternent ici avec de beaux déliés poétiques et oniriques où le comique reste tapi. Tout en étant parsemé de geysers foutraques, « La loi de la jungle » se laisse dériver agréablement, porté par Vimala Pons et Vincent Macaigne. Nés devant la caméra de Perejatko, les deux acteurs, souvent cantonnés aux mêmes rôles de charmante évaporée et d'amoureux transi mélancolique et godiche, se réinventent ici. En Anna Karina mâtinée d'une Calamity Jane et d'une héroïne de bande dessinée, Vimala Pons fait merveille face à un Macaigne plus en sourdine que de coutume. Petite pépite comique comme en offre parfois le cinéma à l'orée de l'été (l'année dernière, c'était « Comme un avion » de Bruno Podalydès), le film de Perejatko ne laisse pas d'apparaître comme une bête curieuse dans la jungle foisonnante du cinéma français, dont l'écosystème a plus que jamais besoin du panache, de l'audace et du comique crépitant de ce réalisateur prometteur. Claire Micallef

Peretjatko cite Fellini en ouverture de "La loi de la jungle". Image: Haut et Court

Peretjatko cite Fellini en ouverture de "La loi de la jungle". Image: Haut et Court

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