Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Cette année, au festival de Cannes, c'était du côté de la Quinzaine des Réalisateurs qu'il fallait aller débusquer un cinéma italien dont la malheureuse raréfaction n'entame en rien la beauté et le panache. Aux côtés de « Fais de beaux rêves », la fresque intimiste poignante de Marco Bellochio, se nichait une comédie dont le titre, «Folles de joie » (« La pazza gioia », plus chantant dans le texte !), résume parfaitement cette pépite galvanisante et euphorisante, vestige plein d'allant de l'âge d'or de la comédie italienne. Virage à cent quatre vingt degrés pour Paolo Virzi qui, après « Les opportunistes », thriller glacé et démonstratif sur les méfaits du capitalisme, réalise ici un « Thelma et Louise » à l'italienne qui s'assume avec panache comme une comédie loufoque avant d'être repris par le drame.

« La pazza gioia » raconte la rencontre et l'échappée belle de deux marginales confinées dans une sorte d'hôpital psychiatrique communautaire pour femmes, dont les locaux ont été gracieusement mis à disposition par la famille richissime de l'une d'elles, Béatrice (Valeria Bruni-Tedeschi), grande bourgeoise mythomane et excentrique, au franc-parler, à la mauvaise foi et au bagou tordants. La nantie fantasque ne tarde pas à se prendre d'amitié pour son exact contraire, la sinistre Donatella (Micaela Ramazzotti), dont le corps grêle, les yeux caves et les bras pleins d'ecchymoses manifestent, sinon un passé de toxico, du moins les signes d'une grande détresse. La dessalée Béatrice, forte d'une assurance crâne en vertu de laquelle elle s'autorise tout, n'aura de cesse d'entraîner sa triste compagne de frasque en frasque (vols de voitures et d'argent, racolage, incrustes, irruption sur un plateau de tournage...).

« Folles de joie » est moins le portrait d'une femme folle et survoltée que celui d'une femme profondément généreuse, d'un principe de vie sur talons hauts. John Cassavetes disait que ses personnages de femme à la lisière de la démence, au grain de folie manifeste, étaient peut-être plus saines que les gens dits « normaux ». Paolo Virzi semble reprendre à son compte les propos du réalisateur d' « Une femme sous influence » dans cet éloge revigorant et salutaire de la folie à l'âge moderne. Si l'actrice dit s'être notamment inspirée du personnage de Cate Blanchett dans « Blue jasmine », sa composition tient plus du mélange détonnant entre la folie douce d'une Gena Rowlands et la pétulance, le verbe haut, la logorrhée d'une Sophia Loren, tandis que ses tenues exubérantes et colorées rappellent, en plus raffinées, celles de Reese Whiterspoon dans « La revanche d'une blonde ». Au fond, le film ne serait rien sans Valeria Bruni-Tedeschi qui lui insuffle un rythme endiablé que peu d'actrices sauraient tenir. « Italianisant » son jeu à l'extrême, l'actrice-réalisatrice, abonnée aux rôles de bourgeoises névrosées rongées par la honte et la culpabilité, révèle ici de manière fracassante une étoffe d'immense actrice comique.

Bijou de comédie dont le rythme, la volubilité, l'énergie inouïe et les dialogues fins et piquants renouent avec les meilleures heures de la commedia all'italiana, « La pazza gioia » eût gagné à se focaliser exclusivement sur le registre comique au lieu de verser dans sa dernière partie dans un drame aux ficelles trop apparentes. Le réalisateur réussit à entrelacer efficacement les deux registres mais retombe dans l'écueil explicatif et la dramatisation grisonnante qui grevaient « Les opportunistes » avec cette histoire tumultueuse de filiation. Si Virzi ne néglige aucun élément et garantit de bout en bout la cohérence de son scénario, il cherche trop à le faire retomber sur ses pattes, au risque de céder à un surlignage daté. De là une fin un peu trop délayée pour être pleinement touchante. Qu'importe, cette carapate cocasse et rythmée d'une aliénée qui rit et d'une aliénée qui pleure souffle un tel vent de folie que ses moindres défauts s'en trouvent balayés. Dans cette ode grisante à la marginalité et à l'excentricité qui montre qu'il est salutaire de s'écarter du droit chemin pour mieux le retrouver ensuite, il y a de la « gioia » à revendre.

Un Thelma et Louise à l'italienne. Source image : cinematografo.it

Un Thelma et Louise à l'italienne. Source image : cinematografo.it

Tag(s) : #comédie, #Italie, #Valeria Bruni Tedeschi

Partager cet article

Repost 0