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Quatre ans après « Cherchez Hortense », Pascal Bonitzer revient avec un long-métrage choral qui diffère de son prédécesseur autant qu'il lui ressemble. On y retrouve ce même assemblage qui fait désormais la singularité de son auteur : un sujet très contemporain (là la question des sans-papiers, ici la finance) à partir duquel Bonitzer (scénariste, entre autres pour André Téchiné) construit un récit, certes très concret, mais dont il prend un malin plaisir à complexifier les arcanes. A charge pour le spectateur de saisir le petit détail, le petit mot dit au débotté qui servira de passe-partout pour dénouer les fils de l'intrigue. C'est ce vernis énigmatique sur un récit finalement assez normé, cette façon constante de flirter avec une certaine opacité qui fait le sel de « Tout de suite maintenant ».

 Le film suit l'ascension fulgurante de Nora Sator (Agathe Bonitzer, fille du cinéaste, impeccable et mystérieuse dans le rôle de la novice assurée), sorte de pendant féminin et moderne des personnages balzaciens conquérants, dans un cabinet de fusions-acquisitions dirigé par deux associés cyniques et mesquins (« rusés, rasés, blasés » comme disait Beaumarchais du vieux barbon Bartholo), Barsac et Prévot-Parédès (Lambert Wilson et Pascal Greggory, irremplaçables), dont l'alliage tient de la gémellité comme du vieux couple (chacun connaît par cœur les petites manies de l'autre). Quand Nora découvre que ces deux vieux loups de la haute finance ont bien connu son père (Jean-Pierre Bacri, plus ronchon que jamais en patriarche cinglant), qui a suivi une toute autre voie et consume désormais ses forces rabougries dans des travaux de recherche très pointus en mathématiques, elle se demande si elle ne doit pas son embauche à cette amitié ancienne mais visiblement empoisonnée. Chaque dossier, chaque entrevue avec ses supérieurs est tout autant l'occasion pour Nora d'une fuite en avant dans le travail (ce job qui incite à une immédiate réactivité, d'où l'injonction « Tout de suite, maintenant ») et dans une aventure avec son collègue Xavier (Vincent Lacoste, parfait dans un rôle à contre-emploi), une jeune pousse de la finance toujours sur le qui-vive, que d'une plongée tumultueuse dans le passé, riche aussi d'intrications entre vie sentimentale et professionnelle, de son père qui a eu une aventure avec Solveig, la femme de Barsac (Isabelle Huppert), grande bourgeoise vénéneuse qui noie ses désillusions dans l'alcool

Entre l'ancienne génération qui macère dans ses illusions perdues et la nouvelle qui ronge son frein, forcée de composer avec les mêmes questions, de faire présentement les choix que firent jadis ses aînés non sans se brûler les ailes, le film de Bonitzer se déploie, multipliant les tours et détours vénéneux, agrégeant dans une même ronde intrigues familiales, sentimentales et professionnelles. Des amours ratées des pères à ceux, près de se fracasser sur l'autel des coups bas et des promotions soudaines, de la fille, en passant par des tractations qui découvrent un conflit d'intérêt menaçant la survie de l'entreprise, Bonitzer tisse un écheveau d'intrigues avec le savoir-faire d'un vieux routier du scénario, empruntant, jusque dans un symbolisme lourdingue ( les apparitions d'un chien fantasmatique : après « Le loup de Wall Street », le chien-loup de la Défense?) à l'univers du conte.

Cocotte-minute dans laquelle bout le gratin du cinéma français, du réchauffé Bacri, dans son éternel emploi d'atrabilaire mal rasé, au tandem à point  Wilson/Greggory en passant par un Vincent Lacoste plus froid et frappé que de coutume et une Isabelle Huppert blonde qui saupoudre d'une émotion ténue son emploi proverbial de bourgeoise viciée, « Tout de suite maintenant » se jauge parfois exclusivement à sa façon, plus ou moins inspirée, de cuisiner ses acteurs (c'est la pierre de touche de bien des films à gros casting). Tous les traits saillants, séduisants mais finalement assez confits du film (la distanciation ironique, la froideur stylisée, les pics pince-sans-rire du récit sentent un peu la digestion chabrolienne) n'aboutissent finalement qu'à une résolution assez benoîte et simpliste. De là l'impression d'être face à un film qui se livre à un emberlificotage sophistiqué loin d'être déplaisant mais somme toute assez stérile. Ne pas sacrifier un amour sur l'autel du carriérisme, telle est la conclusion, facile mais néanmoins en demi-teinte de ce film en forme de collision inter-générationnelle. Il faut vivre que diable ! Et tout de suite, maintenant.

Agathe Bonitzer et Vincent Lacoste (image Utopia.fr)

Agathe Bonitzer et Vincent Lacoste (image Utopia.fr)

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