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Cinéaste du sordide, toujours à l'affût d'un fait divers propre à alimenter sa machinerie cinématographique gourmande en sensationnalisme (un infanticide dans « A perdre la raison », l'affaire de l'arche de Zoé dans « Les chevaliers blancs »), Joachim Lafosse revient à un cinéma de chambre plus quotidien dans « L'économie du couple », qui renoue avec la veine de « Nue propriété », récit d'une guerre fratricide sur fond de vente d'une maison familiale. « L'économie du couple » en serait en quelque sorte la déclinaison conjugale, qui autopsie un couple en instance de divorce forcé de cohabiter encore quelque temps pour des raisons financières. De la cuisine au salon, en passant par le bureau, la caméra n'aura de cesse de traquer et de pousser dans leurs derniers retranchements cet homme et cette femme à couteaux tirés, qui se déchirent sur de menus détails comme sur des questions fondamentales au beau milieu de leurs deux petites filles folâtres, aussi insouciantes que perméables à la tension du foyer.

Si le cinéma n'a cessé d'enregistrer le désamour, il s'est en revanche moins intéressé aux comptes d'apothicaire et aux mesquineries qui l'accompagnent. Dans « L'économie du couple », monsieur et madame font désormais chambre à part mais aussi bourse à part, au centime près. Ici, on ne badine pas avec le compartimentage du frigo : que monsieur se saisisse d'une tranche de jambon hors de son pré carré et voilà que madame pique une colère noire. C'est qu'un modus vivendi très strict, élaboré par Marie (Bérénice Béjo, dans un rôle de mère courage qui rappelle sa composition dans « Le passé » d'Asghar Farhadi), règle chaque jour de cette cohabitation forcée. Boris (Cédric Kahn, qui révèle de film en film, une étoffe de grand acteur cachée sous le costume du réalisateur) en fait souvent fi, déboulant à l'improviste pour embrasser ses deux filles, empiétant sans scrupules sur les après-midi de garde de celle qui est encore sa femme, rognant sur l'espace vital que Marie essaie de préserver.

Ce sont les esquives nerveuses, l'affairement agacé et les réquisitoires agressifs de Marie, auxquels répond le statisme placide et l'équanimité de Boris, qui donnent son rythme au film. « L'économie du couple » fait s'affronter, de manière assez binaire, cette mère intransigeante et psychorigide, personnage repoussoir s'il en est, et ce père bohème, un peu marlou sur les bords, qui a lui, toute la sympathie du réalisateur. C'est là que se niche l'aspect assez pernicieux du cinéma de Lafosse : Marie a beau avoir toutes les raisons du monde de camper dans son rôle de furie domestique, on préfère quand même son drôle de coco de mari, aussi mou, parasite et sans gêne soit-il (cette scène incroyable où il s'incruste au beau milieu d'un dîner entre amis organisé par Marie). Au fur et à mesure de leurs prises de becs, on apprend que c'est elle qui a fait bouillir la marmite, assuré le remboursement de l'emprunt de la maison, suprématie financière en vertu de laquelle elle porte la culotte. On la devine historienne de l'art. Lui, parasite assumé, vivote visiblement de trafics à la petite semaine. Le principal enjeu de leurs querelles ? La vente de la maison, qu'elle a achetée avec l'aide de sa mère (Marthe Keller) mais dont Boris s'est fadé tout l'aménagement et la retape.

Cet angle de vue financier et pragmatique fait à la fois la force et la faiblesse du film. Sa force, parce que cette radiographie inédite du désamour par le petit bout de la lorgnette pécuniaire fait saillir bon nombre de vérités et va là où le bât blesse. Sa faiblesse, parce qu'on a souvent la pénible impression d'être l'otage des disputes de ses voisins du dessous. De là un film un peu bas de plafond, qui se fait fort de rester chevillé à l'aspect logistique de son sujet, quitte à sombrer dans la quotidienneté et la trivialité les plus ennuyeuses. Seule trouée d'air dans cet ergotage conjugal répétitif : une scène de danse à quatre dans le salon, au son entêtant d'une chanson populaire. Cédant au désir et au mouvement entraînant de ses deux filles, Marie enterre provisoirement la hache de guerre. On peut craindre à un moment que le réalisateur ne cède aux sirènes du climax horrifiant dont il fait souvent ses choux gras. Mais ici le sordide, cher à Lafosse, se contente de se glisser dans des petites phrases d'une mesquinerie sans nom et dans un constat général, implacable et froid, sur le désamour. Huis-clos éreintant non dénué d'aspérités, « L'économie du couple » reste toutefois un petit film de comptable sur le couple en crise.

Bérénice Béjo et Cédric Kahn à huis-clos. (image Allociné.fr)

Bérénice Béjo et Cédric Kahn à huis-clos. (image Allociné.fr)

Tag(s) : #Quinzaine des réalisateurs, #couple en crise

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