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Si le cinéma a pour rôle de se faire la caisse de résonance du contemporain, de radiographier la rumeur du monde et des conflits qui le traversent, force est de constater que le cinéma français remplit, en partie en tout cas, sa mission. Depuis deux ou trois ans, voilà qu'une jeune génération de cinéastes investit massivement le milieu de l'armée, parle de la guerre et de ses opérations extérieures, que ce soit sur un mode drôle et vitaminé comme dans « Les combattants » de Thomas Cailey ou sur un mode fantastique et énigmatique comme dans « Ni le ciel ni la terre » de Clément Cogitore. Ce souci restait aussi à la lisière de « Maryland », le second long-métrage d'Alice Winocour, qui racontait la difficile réadaptation à la vie civile d'un soldat tout juste rentré d'Afghanistan, en proie à un stress post-traumatique. A leur tour, Delphine et Muriel Coulin, réalisatrices d'un premier long-métrage, « 17 filles », qui racontait la mutinerie d'un groupe de lycéennes qui décidaient de tomber enceintes en même temps, se saisissent de ce sujet fertile et très cinématographique dans « Voir du pays » (dont le titre à lui seul exprime cette recherche de régénérescence du cinéma français), présenté à Cannes dans la sélection « Un certain regard ».

Adaptation du roman éponyme de Delphine Coulin, paru chez Grasset, le film se focalise sur deux amies d'enfance, Aurore (Ariane Labed), douce et pragmatique et Marine (Soko), ténébreuse boule de nerfs, engagées dans l'armée faute de mieux et dont le contingent, de retour de six mois en Afghanistan, fait escale pour trois jours dans un hôtel chypriote grand standing. Dans le jargon militaire, on appelle ça un « sas de décompression ». On pourrait croire, au début, que ces treillis vont s'adonner, dans ce décor de luxe, à un springbreak bien mérité et essayer de noyer dans l'alcool les horreurs du conflit. Pas du tout. Il s'agit de revenir collectivement sur l'embuscade qui a coûté la vie à trois de leurs camarades, de reconstituer l’événement la tête froide en essayant de pointer les failles qui ont conduit à ces pertes. Les militaires vont un à un livrer leur version des faits, sans s'interdire de faire état de leurs traumatismes, dans des séances de thérapie de groupe. Dispositif de réalité virtuelle et questions des psychologues sont censés les aider à reconsidérer l'événement a posteriori, à le digérer, pour qu'ils puissent regagner leurs familles délestés de leurs obsessions. La descriptions de ces pratiques, courantes dans l'armée française, comme la mise en scène de la thérapie, constituent à peu près le seul intérêt de « Voir du pays », encore que le laïus de chacun des soldats ne soit pas des plus captivants.

Plus le film avance, plus le sentiment que le sujet, peut-être un peu trop ample et ambitieux, des sœurs Coulin leur file entre les doigts, se fait jour. Si l'auscultation des traumatismes du groupe, délayée dans des scènes filandreuses et assez brouillonnes, ne dépasse jamais le stade du poncif, « Voir du pays » s'embourbe carrément dans les clichés lorsqu'il se pique de questionner la place des femmes dans l'armée. Rien ne surnage, si ce n'est le constat -si neuf!- que la profession, encore très largement masculine, fait toujours dans la misogynie bourrine (les garçons du groupe considèrent les deux filles au mieux comme peu compétentes, au pire comme des bêtes curieuses faisant joli) et que les femmes y sont encore victimes d'ostracisme. Symptomatique de cette recherche constante d'issue du scénario, l'échappée des deux guerrières dans l'île en compagnie de deux beaux chypriotes, porte de sortie qui, comme la plupart des directions prises par le film, accouche d'une souris. Filmer le milieu militaire réclame du style, un ton, une vision, autant d'éléments qui font ici manifestement défaut aux sœurs Coulin, incapables de proposer autre chose qu'une suite atone de scènes vides. Seule la subtilité de jeu d'Ariane Labed (que les cinéastes, depuis « Fidelio », aiment à transporter dans des milieux masculins fortement caractérisés) retient l'attention. On a beau saluer le volontarisme du projet des sœurs Coulin ainsi que leur appétence certaine à filmer le groupe, comme dans « 17 filles », rien à faire. Pendant une heure quarante, on ne voit que du pays plat. Claire Micallef

Voir du pays (image Unifrance films)

Voir du pays (image Unifrance films)

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