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Son sourire aussi discret que malicieux, son pas sautillant, sa légèreté en toutes choses semblaient le maintenir hors d'atteinte des coups de la faucheuse. Pierre Etaix a succombé, ce vendredi matin, à une affection intestinale, à l'âge de 87 ans. Le titre de son films à sketches, « Tant qu'on a la santé » résonne aujourd'hui dans toute la douceur frivole et résignée de l'expression populaire. Artiste protéiforme, à la fois réalisateur, acteur, clown, illustrateur et affichiste ayant fait ses premières armes au music-hall et au cirque, il laisse une œuvre cinématographique incroyablement singulière, burlesque et poétique construite pour une bonne part dans la décennie 1960-1970. Amoureux de Méliès, du cinéma muet, des burlesques américains (Keaton, Lloyd, Laurel et Hardy, qu'il ne se privera pas de croquer avec tendresse dans ses carnets) mais aussi de Fellini, il commença sa carrière aux côtés de Jacques Tati pour « Mon oncle », imaginant à ses côtés la fameuse maison pavillonnaire du film. Sa rencontre avec Jean-Claude Carrière, en 1958, marque le début d'un long compagnonnage et d'une association artistique particulièrement féconde, puisque Carrière co-écrira presque tous les films d'Etaix.

En 1961, il tourne un court-métrage, « Rupture », dans lequel son personnage de lunaire maladroit, déjà bien campé, met à sac son bureau en essayant d'écrire une lettre de rupture à sa fiancée. En 1962, « Heureux anniversaire », récit rythmé, cocasse et mélancolique d'un rendez-vous manqué, reçoit un Oscar à Hollywood. Son personnage de distrait, à mi-chemin entre l'impassibilité d'un Keaton, les sourires empruntés d'un Charlot et un Pierre Richard avant l'heure, passe au format long la même année, avec « Le soupirant », film plein d'une tendresse facétieuse, ponctué de chaînons de gags burlesques extrêmement inventifs et maîtrisés. L'histoire d'un fils de bonne famille qui, sommé de se marier, s'invente des fiancées idéales avant que de courir les bars et l'asphalte pour dénicher la précieuse créature. S'affirme déjà toute la densité onirique de ses films, attachés à sonder par des moyens purement cinématographiques, la vie intérieure et la personnalité de son éternel personnage de doux rêveur inadapté. Le film se termine par une plongée amoureuse dans le milieu du music-hall et du cirque, qui sera en partie la raison d'être de « Yoyo » (1964), film à l'imagerie et aux décors somptueux, qui se veut un hommage au « 8 ½ » de Fellini. Etaix réussit là la prouesse de toucher à la quintessence du cirque sans pour autant filmer aucun numéro, la temporalité cinématographique ne pouvant, selon lui, que dévoyer cet art de l'instant qu'est le cirque. Il y met en scène son amour pour la vie de baladin, à travers les trajectoires à sens contraire d'un châtelain oisif qui quitte son domaine pour mener une vie de bohème avec une jolie saltimbanque, avant que son fils n'accomplisse le chemin inverse. Puis ce sera « Tant qu'on a la santé » (1965), un film en quatre parties distinctes, où son humour se colore d'un regard acéré sur la civilisation des loisirs et du confort. Dans le « Grand Amour » (1969), son premier long-métrage en couleurs, il confirmera son penchant pour la satire, en mettant en scène un milieu provincial bourgeois et étriqué, au sein duquel il se donne le rôle d'un rêveur, engoncé dans ses habits d'époux, de gendre et de petit patron, face à sa femme, l'artiste de cirque Annie Fratellini, dans un rôle de charmante bobonne. Volage par la pensée, son personnage s'imagine filer le parfait amour avec sa jolie secrétaire dans un lit à roulettes, le long de routes de campagne uniquement sillonnées par des voitures-lits. Rêve et fantaisie presque buñuelienne (la patte Carrière) forment la trame de cette merveilleuse scène d'anthologie. Enfin, il tournera en 1969, « Pays de cocagne », instantané joyeux d'une France post-soixante-huitarde en vacances où s'affirme nettement son goût pour l'observation, la sociologie, la contemplation de la vie telle qu'elle va qui affleuraient dans « Le grand amour ». Il avait su transmuer l'esprit, cette qualité bien française qui fleurit les conversations et qui ne germe que dans les mots, dans la forme même de ses images, dans sa précision de trait, dans l'enchaînement vif et aérien de ses gags burlesques. « Être clown est un état, ce n'est pas une fonction » disait ce tenant d'une éthique de la légèreté, affecté par le litige qui l'opposait à sa société de production et par son parcours du combattant qui ne l'emmena à récupérer ses droits sur son œuvre qu'en 2010, année où ses films firent du même coup l'objet d'une restauration. Ils sont depuis ressortis dans un très beau coffret chez Arte Editions/Studio 37. Pierre Etaix, c'est aussi de discrètes apparitions dans les films des autres, notamment « Max mon amour » de Oshima, coscénarisé par Carrière, dans lequel il campe avec malice un détective privé dont les résultats d'enquête arrivent à contretemps. Aki Kaurismaki lui offrit un dernier petit rôle dans « Le Havre » en 2011. Souhaitons que ce sémillant clown ait regagné son havre de paix aussi sereinement qu'il battait jadis la campagne dans son confortable lit à roulettes...

Le Grand Amour (1969)

Le Grand Amour (1969)

Yoyo (1964)

Yoyo (1964)

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