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ntIls s'appellent Mildred et Richard Loving, et, comme leur nom l'indique, ils filent le parfait amour. Une affection tendre, solide, qui se passe de déclarations et d'effusions, les lie, qui semble leur promettre de couler des jours heureux et sereins. Richard, maçon de son état, s'emploie, avec la constance du travailleur manuel qui ne jure que par le tangible et la preuve matérielle, à édifier les fondations de leur future vie commune : il projette d'acheter le terrain au milieu duquel il fait à Mildred sa demande en mariage ; il encadre et suspend au mur leur certificat de mariage émis par Washington D.C. comme pour se convaincre de sa validité et de sa pérennité. Car, coup de canif au tableau idyllique : Mildred est noire, Richard est blanc et leur Etat d'origine, la Virginie, qui prohibe les unions interraciales, les a conduits à aller se jurer fidélité ailleurs. Cette loi inique, raciste, qui pèse sur eux telle une épée de Damoclès, va réduire cet adorable couple au statut de criminels en cavale. Dénoncés, puis incarcérés, les Loving vont se voir sommés de quitter l’État pour une durée de vingt-cinq ans, sous peine d'emprisonnement.

 

Attaché à sa terre natale, le couple essaie, clandestinement et par intermittences, de regagner la maison familiale (sublimes scènes nocturnes d'évasion), notamment lorsque il s'agit d'exaucer le souhait de Mildred d'accoucher sereinement, près des siens. Filmé par un cinéaste américain lambda, ce parcours du combattant pour faire valoir ses droits civiques promettait son content de pompiérisme et de sentimentalisme. Avec Jeff Nichols, chantre de l'Amérique rurale et des petites gens, grand metteur en scène de la latence (qu'il s'agisse de la fin du monde dans « Take shelter » ou du conflit shakespearien entre deux fratries dans « Shotgun stories »), cette histoire vraie donne lieu à un mélodrame dont le classicisme épuré, aux antipodes de tout académisme, permet de faire valoir discrètement les talents de filmeur du réalisateur de « Midnight special ». Le rythme lent de « Loving », injustement reparti bredouille du festival de Cannes, épouse la résignation, le désabusement calme de ces tourtereaux persécutés.

 

Dans d'élégantes ellipses qui rendent le temps presque impalpable (seul l'accroissement de la famille permet d'en mesurer, à peu près, l'écoulement) et de beaux plans déliés, presque vaporeux, qui s'enchaînent avec une fluidité intranquille, Nichols filme avec une tendresse et une attention infinie les accommodements des Loving, qui semblent autant avoir intériorisé cette « faute » absurde dont on les accuse que croire avec ferveur à un heureux retournement de situation. Celui-ci arrive à travers les figures providentielles de deux avocats aussi amènes que truculents, bien décidés à porter l'affaire devant la Cour suprême fédérale et à en découdre avec l'Etat de Virginie. Préférant s'attacher à la vie du couple plutôt qu'aux embardées judiciaires (cette partie restant largement hors-champ et n'apportant que furtivement de l'eau au moulin du récit familial), « Loving » ne laisse s'infiltrer que par trouées discrètes l'avancée de cette affaire dont l'heureux dénouement amènera à modifier la Constitution des Etats-Unis. Témoin cette scène où Mildred apprend, par un simple coup de téléphone, le verdict de la Cour suprême fédérale.

 

Le contrepoint qui se dégage du couple formé par la magnifique et expressive Ruth Negga (dont la sensibilité discrète et la précision de jeu bouleversent) et Joel Edgerton, creuset tellurique et apparemment impassible d'une multitude de sentiments, reflète l'équilibre du film, entre rétention et percées d'émotion, résignation et espoir, précarité et solidité. Comme un peintre de la Renaissance, Jeff Nichols s'infiltre dans ce tableau aux camaïeux bleus et bruns par le truchement de son acteur fétiche, Michael Shannon, qui campe, le temps d'un apaisant caméo, un photographe de Life magazine venu immortaliser quelques instants de vie paisible du couple. Accroupi dans un coin du living, il regarde avec bienveillance, tendresse et même une certaine admiration, les Loving hilares et heureux devant leur télévision. Tout le point de vue, à la fois distancié et empathique, de Nichols est résumé là. Toujours à la lisière du film, nichée aux confins de scènes d'une touchante simplicité ou cantonnée aux flux affectifs qui circulent dans le plan, l'émotion fait son chemin, pour cueillir, sans coup férir, le spectateur, à la fin. Pleurs, pleurs de joie. Claire Micallef

 

 

 

Ruth Negga et Joel Edgerton dans Loving (Image Kombini.com)

Ruth Negga et Joel Edgerton dans Loving (Image Kombini.com)

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