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« Le film qui va tous vous transformer en amoureux », « Must-see », « Splendide et magnifique », peut-on lire sur l'affiche, sursaturée d'épithètes louangeuses, de « La La Land », annoncé à grand fracas comme « le renouveau de la comédie musicale ». C'est peu dire que cette injonction à aimer le second long-métrage de Damien Chazelle comme ce consensus critique formulé en termes souvent très mièvres, ont de quoi irriter d'emblée. Les contempteurs du film, parmi lesquels votre servante, semblent voués, tels les rares « grincheux » réfractaires au phénomène « Toni Erdmann » (dont fait aussi partie l'auteur de ces lignes) au statut de spectateur paria, cœur insensible incapable de se laisser emporter par le romantisme de ce nouveau produit frelaté. Car « La la land » est à la comédie musicale ce que le Champomy est au champagne : un pur ersatz, incapable de griser, surtout indiqué pour les moins de 16 ans fans de « Violetta ». Dans la nunucherie générale de l'ensemble, c'est surtout la photographie, dont la bigarrure criarde rappelle moins la somptuosité formelle d'un Demy ou d'un Minnelli qu'un clip (voir l'ouverture du film, sorte de « Grand embouteillage » façon MTV), un roman-photo (dialogues à l'avenant) et une bluette adolescente produite par Disney Channel ou M6 (« La la land » est d'ailleurs placé sous les bons auspices de la chaîne), qui inspire pareille comparaison.

De tous ses pores, « La la land » suinte le film « nouveaux riches », malgré ses allures éthérées et bohèmes, bohème dont il ne propose d'ailleurs qu'une vision de carton-pâte pittoresque et rance, faite d'images d'Epinal (voir le moment « le jazz pour les nuls » dans un cloaque poussiéreux ; la tapisserie « Ingrid Bergman » qui orne la chambre de l'aspirante comédienne, bien loin de la malice idôlatre de « Femmes, femmes » de Paul Vecchiali). Etonnant de la part de l'auteur indé qu'est au départ Damien Chazelle. Cette comédie musicale troussée avec guère plus de grâce qu'un produit manufacturé reflète bien les compromissions consensuelles d'un réalisateur nanti d'un budget coquet à la faveur du succès public et critique de « Whiplash », pour ce projet qu'il mûrissait depuis ses années d'étude. Dans ce film, récit douteux d'une relation masochiste entre un professeur tyrannique et son élève prêt à endurer toutes les souffrances pour devenir un batteur de génie, l'art n'était vu que sous l'angle d'une performance sportive, un contre la montre où la grâce, les nuances et la finesse n'avaient pas droit de cité. Comme son prédécesseur, « La la land » est un récit à la truelle, proposant une copie du genre aussi aseptisée qu'une publicité pour un produit de nettoyage doux, tout en se faisant fort de préserver une forme de mélancolie, ingrédient essentiel saupoudrant toute comédie musicale digne de ce nom. Scandé par la ritournelle morose (« City of stars », seul agrément du film) jouée et chantée par le personnage de Ryan Gosling, « La la land » narre les trajectoires croisées de deux galériens aspirant à la gloire à Los Angeles, la ville où chacun croit en sa bonne étoile.

Mia (Emma Stone) se rêve en actrice mais doit se contenter de jouer les serveuses en enchaînant les castings miteux ; Sebastian (Ryan Gosling) pianote « Jingle Bells » dans un restaurant « Samba et Tapas » tout en soupirant après une carrière flamboyante de pianiste de jazz. Ils ont beau s'aimer et s'encourager mutuellement, les échecs, les compromissions et l'éloignement auxquels les condamne leur carrière naissante auront bientôt raison de leur couple. L'impossibilité de mener de front carrière artistique et amours apparaissait déjà en filigrane dans « Whiplash ». Ici ce n'est pas du filigrane, c'est du sur-titrage : la scène de dîner surprise, où Mia renvoie Seb à sa carrière pathétique et à l'abandon de ses aspirations, étire à l'infini, en champ-contrechamp, ce poncif. Dans cette coquille vide, la moindre scène ou la moindre idée est exploitée, rentabilité maximum, dans des scènes interminables et soporifiques (« Bon dodo », indique l'enseigne d'un club de jazz qui réapparaît à plusieurs reprises dans un coin de plan)  : le flash-back fantasmé de Mia à la fin façon « Amours imaginaires » (Mia s'appelle d'ailleurs Mia Dolan) nous martèle, au cas où on ne l'aurait pas compris ,que la demoiselle est passée à côté de l'homme de sa vie. Acting, anyways. « Tout est possible à quiconque n'abandonne jamais » avait d'ailleurs dit l'opiniâtre Xavier Dolan lors de sa remise de prix à Cannes. Une maxime qui pourrait figurer à l'entrée de Los Angeles et/ou en préambule du film.

Tout au long de cet épilogue, Damien Chazelle s'acquitte d'un hommage plastique vite fait bien fait à Vincente Minnelli, tel un élève qui se rendrait compte, au moment de rédiger sa conclusion, que sa dissertation ne vaut rien sans citation. Produit dérivé de la comédie musicale qui a connu sa pleine éclosion dans les années 1950-1960, « La la land » témoigne aussi peut-être de l'impossibilité de transposer ce genre insouciant et folâtre, non dénué cependant d'une certaine noirceur transgressive notamment chez Demy, dans notre époque à la fois très policée et dépoétisée (la sonnerie du portable d'Emma Stone et le bip-bip de ses clés -attention, signes de la modernité!- viennent interrompre un numéro de claquettes digne de la kermesse d'école de fin d'année). Le film a en tout cas de quoi produire un certain nombre de gifs dérivés de l'acteur mutique de Winding Refn, qui, en jouant à fond le numéro du beau-Gosling au regard vide (œillades mornes à Emma Stone pendant ses concerts), en s'affublant d'une casquette et de lunettes de gansta-rappeur pour la promo de son groupe et en regardant frire des cordons bleus dans une scène façon « Ryan Gosling chez les Dardenne », libère un espace parodique sans doute involontaire mais salutaire dans cet insupportable « beaufland » musical. Claire Micallef

 

Emma Stone et Ryan Gosling (image Cutprint films)

Emma Stone et Ryan Gosling (image Cutprint films)

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