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Ces dernières années, Guillaume Canet a eu la chance de tourner avec deux réalisateurs qui lui ont permis de sortir des rôles de beau gosse souvent trop lisses auxquels son physique semblait le condamner : André Téchiné, dans « L'homme qu'on aimait trop », lui a offert d'incarner l'énigmatique Agnelet dans une adaptation de l'affaire Le Roux tandis que Cédric Anger lui a confié le rôle d'un gendarme schizophrène, serial-killer en dehors de ses heures de service, dans « La prochaine fois je viserai le coeur ». Deux rôles où il joue avec cette image inoffensive de « gendre idéal », pour mieux la retourner, faisant valoir avec une certaine maîtrise la duplicité à l’œuvre chez ces personnages. Comme on n'est jamais mieux servi que par soi-même, Canet met son image au centre même de l'intrigue de « Rock'n roll », portrait à la truelle d'un acteur/réalisateur en crise dont la cote a tellement chuté qu'on le condamne désormais à n'être que « Monsieur Cotillard ».

 

Détrôné par les jeunes pousses du cinéma français (Pierre Niney, Vincent Lacoste et consorts), qui lui volent la vedette aux Césars, écarté de la liste des acteurs avec lesquels la midinette a envie de « b.... », cantonné à des rôles de père en pull forestier dans des films rances, Canet doit se colleter avec son image d'acteur pantouflard et has-been, définitivement plus « rock'n roll », que tous, des médias jusqu'à sa partenaire de jeu (Camille Rowe), en passant par le petit monde du cinéma français (voir Kev Adams, qui est au cinéma ce que la junk-food avariée est à la cuisine, s'adresser à Canet comme à un acteur périmé ne manque pas de sel), lui renvoient. Pour couronner le tout, l'acteur souffre d'un testicule (métaphore d'une kolossale finesse pour dire que monsieur en a plein les c.... [sic]) et doit se fader le soir une Marion Cotillard baragouinant non-stop en québécois (seul bon running-gag du film), l'actrice oscarisée s'apprêtant à tourner chez Xavier Dolan. Bref, c'est pô trop l'fun la vie de Guillaume Cramé. Poker avec la bande à Lelouche, prise de coke qui tourne court, toutes ses tentatives « rock » se retournent contre lui, le « bizu » du cinéma français et des réseaux sociaux.

 

Pour essayer de rallumer le feu (mea culpa, les jokes littérales de ce genre pullulent dans le film), rien de tel qu'une petite visite à Johnny, le vieux gourou du « rock'n roll », qui, blasé et bridé par Laeticia, lui confie que «Rock'n roll is dead, comme le dit une expression américaine en anglais [sic] ». Il serait aisé d'inventorier les moments de malaise que réserve le film, Canet poussant toujours plus loin les curseurs du ridicule, de la vulgarité et de la gêne comme s'il jouait là son va-tout. Echaudé par l'échec public et critique de « Blood ties », son remake américain des « Liens du sang » de Jacques Maillot, le réalisateur de « Ne le dis à personne », écœuré, livre un film écœurant en forme d'excrétion comique permanente. La curiosité de la chose tient moins au fait de savoir quelle est la part là-dedans de réalité et de fiction qu'à la situation de Canet par rapport à son film. S'attend-il à ce qu'on le voie au trentième degré, alors que même les blagues les plus lourdes et les plus grosses ficelles ont l'air de naître d'une forme de candeur potache, de sincérité premier degré ? Avec ce divertissement où la satire est aussi légère qu'une poutine, ne s'embourbe-t-il pas dans l'image du has-been absolu (mettre Céline Dion, Johnny et Demis Roussos dans le même film, même Lelouch n'aurait pas osé) à laquelle son personnage/sa personne publique dans le film prétend échapper par tous les moyens ?

 

Toujours est-il que « Rock'n roll » finit presque par forcer l'admiration dans sa volonté d'assumer son jusqu'au-boutisme beauf et de jouer sans cesse la carte de l'obscénité kamikaze, beaucoup plus sympathique et risquée que l'obscénité consensuelle qui se dégageait du putassier « Petits mouchoirs ». D'où une deuxième partie en forme de virage à 360 où l'autofiction franchouillarde s'oxygène grâce à un retournement de situation « hénaurme » digne d'une comédie américaine. [Attention spoilers] Une mince opération de chirurgie esthétique et une fuite en avant dans les hormones et la muscu à outrance transforment Canet en une sorte de créature hybride, mi-Bogdanoff, mi-Castaldi, mi-Hulk, dans un crescendo monstrueux assez rythmé et bien mené, puis rapidement poussif. Métaphore du film, gonflé à la pompe de l'humour gras. Canet a-t-il magnifiquement raté ou horriblement réussi son Frankenstein cinématographique? Au moins peut-on dire qu'il « ose tout, c'est même à ça qu'on le reconnaît » désormais. Plus tonton que flingueur, Canet pourra-t-il survivre à la créature filmique dégoûtante qu'il a engendrée ? L'avenir le dira. Claire Micallef

 

 

Guillaume Canet en roue libre (image Première.fr)

Guillaume Canet en roue libre (image Première.fr)

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