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Une voiture lancée plein gaz sur une petite route de campagne ralentit soudain, puis s'arrête. Sur le bord gauche de la chaussée, un vieil homme à l'air renfrogné, avachi sur un transat, écoute un rock crasseux échappé de sa radio ; sur le côté droit, marchant à contresens du véhicule, un jeune homme aux yeux farouches et à l'allure butée. Le conducteur descend et aborde cette créature sauvageonne, dont le physique aurait séduit un Pasolini ou un Téchiné, d'un : « Vous avez un physique, vous êtes beau. Est-ce que ça vous intéresserait de faire du cinéma ? ». Une tentative de casting sauvage en rase campagne, c'est pour le moins singulier. « Rester vertical », le sixième long-métrage d'Alain Guiraudie, nous plonge d'emblée dans une atmosphère saugrenue, que le film ne cessera de cultiver et d'accuser dans un télescopage hétéroclite de songes, de cauchemars et de réel passé au filtre guiraudien. Moins séduisant formellement que « L'inconnu du lac » dont il troque l'irradiante et luxuriante photographie pour la grisaille inquiétante des plateaux de Lozère et des docks bretons, « Rester vertical » privilégie aussi une forme plus éclatée, voguant sans transition de l'urbain au rural, sinuant sans que l'on sache jamais où il va.

Un peu comme Léo (Damien Bonnard, impénétrable), un scénariste en mal d'inspiration, dont on ne sait vraiment ni où il habite (un appartement montpelliérain?) ni ce qu'il recherche au juste en errant sur ces causses de Lozère, sinon des informations sur les loups qui sévissent dans la région. Il y rencontre en tout cas une jeune bergère, Marie (la formidable India Hair, dont la singularité s'inscrit à merveille dans l'univers guiraudien), qu'il ne tarde pas -hop, ni une ni deux!- à honorer (très beau plan dans lequel Guiraudie sublime le sexe féminin, à la manière de Courbet dans « L'origine du monde » ). Le couple de la bergère et du scénariste (alliage peu commun), couvé d'un regard torve par Jean-Louis, le père mutique et patibulaire de la jeune femme (Raphaël Thiery, qui a des faux airs de John C.Reilly), ne tarde pas à battre de l'aile dès lors que Marie met au monde un enfant. En proie au baby blues, elle quitte la contrée, laissant à Léo la charge du bébé. Déboussolé, Léo erre, frôle des marginaux urbains (SDF) ou ruraux un peu tuyau de poêle, tente de s'aboucher avec le jeune homme au potentiel d'acteur, cristallise les désirs frustrés des bonshommes de la contrée avant de sombrer lui-même dans la misère et la déchéance sociale.

Ce qui séduit d'emblée dans « Rester vertical », c'est son refus de toute forme d'ancrage dans un genre cinématographique ou dans un territoire précis, mais aussi la manière à la fois feutrée et crâne avec laquelle il fait voler en éclats toutes les barrières sociales, tous les tabous sexuels. Il n'y a guère de plan qui ne soit chargé d'une tension sexuelle latente : regards dévorants, attouchements inopinés, sexes « verticaux » émaillent ce film turgescent qui allie à la vigueur primitive des paysages celle des pulsions sexuelles. Guiraudie filme le sexe, pierre angulaire de son cinéma (ou devrait-on dire « menhir », pour être raccord avec le titre) avec peut-être encore plus de panache et d'audace libertaire que dans ses films précédents. Si on sent le réalisateur mu par un certain goût pour la provoc', les actes filmés successivement (cunnilingus, pénétrations vaginale et anale, accouchement en gros plan) dans une frontale et belle crudité ne dégagent jamais rien de scabreux. Même la scène-limite de sodomie gérontophile, acmé cocasse et surprenante du film, s'inscrit naturellement dans ce récit sur-sexué et drôle où, comme dans « L'inconnu du lac », Eros danse une étrange valse avec Thanatos.

Il faut dire que l'on voit beaucoup le loup dans le film, au sens propre (sidérante scène finale d'apprivoisement, qui montre que le titre du film a une autre connotation que phallique) comme au figuré. Le sexe sous toutes ses formes, brandi en étendard par Guiraudie, reste une sorte de valeur-refuge primitive qui aide à faire face au monde contemporain morne et grisâtre que « Rester vertical » radiographie avec un mélange de naturalisme et de recréation fantasmatique. Cette vue débandante sur la marginalité, les recoins sombres des villes et des campagnes donne parfois au récit un aspect un peu revêche que le film se charge immédiatement de désamorcer dans des scènes d'un onirisme délirant (celles avec la fée-guérisseuse jouée par Laure Calamy) comme dans des portraits truculents (ainsi du vieux libidineux, condensé gratiné et hilarant d'une France machiste, raciste et homophobe). Si Guiraudie renoue avec un cinéma de gueules qui n'est plus guère pratiqué que par Bruno Dumont, ce n'est pas un hasard : « Rester vertical » est un film qui a de la gueule. Et dont les mots d'ordre se déclinent à l'envi : rester vert, rester vertical, rester radical.

 

Damien Bonnard et India Hair (image : toutelaculture.com)

Damien Bonnard et India Hair (image : toutelaculture.com)

Tag(s) : #Guiraudie, #sexe, #odyssée

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