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Un jeune homme sort d'une bouche de métro d'un pas décidé, s'arrête près d'un scooter pour en extirper un sac, en sort des clés, puis monte dans une voiture. Les yeux vitreux, le regard pétrifié, le geste méthodique, il scrute les environs. Cette scène de la première partie de « Nocturama » cite celle, magnifique et métaphysique, du « Samouraï » de Jean-Pierre Melville, vis à vis duquel Bonello ne cache pas son admiration (il y aura un autre clin d’œil à Melville dans le film, par le truchement d'un gros lézard qui rappelle les « habitants du placard » contre lesquels se battait Yves Montand dans « Le cercle rouge »). Au delà de la révérence, c'est un rapport plus profond qu'entretient le dernier film du cinéaste de « L'Apollonide » à l’œuvre du réalisateur de « L'armée des ombres » : dans son sillage, Bonello filme ses personnages comme des morts-vivants, comme des créatures mutiques qui n'ont presque d'existence que dans les déplacements et dans les gestes méticuleux qu'ils accomplissent, plus ou moins conscients de se précipiter vers une mort inéluctable.

Le premier volet de « Nocturama » se présente comme un film d'action choral taiseux, où une armada de jeunes gens en ordre dispersé, tous dans la vingtaine, d'origines et de milieux sociaux divers, sillonne le métro parisien, s'infiltre dans des lieux symboliques (le Ministère de l'Intérieur, une tour de la Défense...) pour y poser des bombes, selon une logistique parfaitement rodée. Qui sont-ils ? Quels sont leur réseaux ? Le réalisateur ne fera pas le point dessus. Quelles sont les raisons qui les ont amenés à vouloir embraser le tout-Paris ? Reproche est fait à Bertrand Bonello de ne pas donner d'assise à la rage de cette jeune génération, de ne pas l'expliquer. Citons ici l'incipit du roman de Diderot, « Jacques le fataliste » (« Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. […] Où allaient-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va ? ») qui, à lui seul, peut dédouaner tout auteur qui aurait choisi de ne pas donner dans la caractérisation précise de ses personnages et de leurs motivations. Qu'il soit ici question d'attentats ne change rien à l'affaire. Circonscrire précisément les raisons qui meuvent ce groupe de jeunes terroristes n'aurait sans doute pas donné lieu à autre chose qu'à un film-dossier, aux consonances sociales lourdes et appuyées.

Bonello, tout comme ses personnages (Saint Laurent notamment), préfère s'abstraire du réel pour le remodeler depuis sa tour d'ivoire d'esthète. Seuls quelques flash-back disséminés parmi l'action donneront des contours implicites, ténus, au mal de vivre et au nihilisme qui s'est emparé du groupe. Loin de la hargne volubile et motivée du héros du « Diable probablement » de Bresson, les terroristes de « Nocturama » semblent trop blasés pour être en colère. Mieux, leur rage est aphone, et à défaut de se cristalliser verbalement sur des cibles précises, ne peut se traduire que par une action concertée sur de vagues symboles du pouvoir et du capitalisme débridé. Si à la fin des années 1970, date de sortie du film de Bresson, les jeunes savaient précisément contre qui et contre quoi ils luttaient, ceux de 2010 sont en butte à une détresse plus aveugle, dont Bonello se fait le chantre, entre distance et empathie.

Dans la deuxième partie, après que les bombes aient explosé, les jeunes gens se retranchent à l'intérieur d'une Samaritaine entièrement désertée. Ils s'y étourdissent de musique, d'alcool, d'onguents, de vêtements de luxe, vrais coqs en pâte dans ce temple du consumérisme dont le gigantisme fait pourtant dire à l'un d'eux qu'ils auraient dû le faire sauter aussi. Un des plans les plus sidérants à cet égard est celui où un des héros se retrouve, perplexe, face à face avec un mannequin vêtu exactement comme lui, tee-shirt Nike, pantalon et baskets à l'identique. Ce suppôt malgré lui de ce capitalisme contre lequel il prétend lutter se retrouvera plus tard, dans une scène non moins saisissante, à tripoter un mannequin en maillot, une manière de faire la nique au mercantilisme... C'est dans cette partie, époustouflante de maîtrise formelle, que Bonello, cinéaste des langueurs et de l'élégie crépusculaire, nous dévoile des talents insoupçonnés dans la mise en place d'une tension psychologique, qui culmine lors de l'assaut du magasin par le GIGN.

Peu de psychologie dans « Nocturama », si ce n'est une psychologie de l'a-posteriori : tandis que certains retombent en enfance, parcourent, émerveillés, les rayons du magasin ou jouent les Sardanapales, comme si de rien n'était, d'autres laissent sourdre momentanément leur angoisse, comme les personnages de Laure Valentinelli, Manal Issa et Finnegan Oldfield, qui se préoccupent un peu naïvement du bilan humain et semblent déconnectés de leurs actes (« Qu'est ce qui s'est passé ? » murmure, interloqué, ce dernier à sa copine quand le groupe se retrouve au magasin). Tous regardent, tels des Frankestein incrédules et dépassés par les monstrueux attentats qu'ils ont engendrés, la retransmission des explosions sur BFM TV et les informations au compte-goutte qui commencent à se resserrer sur le lieu de leur retraite. Mais ces Frankestein juvéniles et inconscients, ne sont-ils pas eux mêmes engendrés par la société contre laquelle ils se retournent ? Telle est peut-être le sens de l'ultime réplique du film, le « Aidez-moi ! » implorant du dernier survivant aux assaillants du RAID.

Ces jeunes terroristes atones sacrifiant avant liquidation à un hédonisme aux abois, à une orgie décadente néo-viscontienne (pastiche du travestissement d'Helmut Berger dans « Les damnés » sur l'air de « I did it my way »), dont la rage et le souffle ne s'épanouissent que dans les brasiers de leurs méfaits, Bonello les filme comme des abstractions, des corps presque aussi dévitalisés que les mannequins dans lesquels ils contemplent leur reflet. Son dandysme inquiet et contemplatif, sa manière de camper dans sa position de cinéaste, de refuser de courir après un brevet de sociologie comme la fluidité syncopée de sa mise en scène crépusculaire et opératique ne larguent les amarres du réel que pour mieux le transcender dans ce geste artistique haletant et ravageant, cette œuvre au noir chorégraphique que l'on ne peut voir sans un frisson au creux de l'échine à la lueur dramatique des récents attentats de Paris et de Nice. Rattrapé par l'actualité, contre vents et marées, mais avec sa maestria coutumière, Bonello dit it his way. Claire Micallef

"Nocturama" de B. Bonello (image Arte.fr)

"Nocturama" de B. Bonello (image Arte.fr)

  

Un jeune homme sort d'une bouche de métro d'un pas décidé, s'arrête près d'un scooter pour en extirper un sac, en sort des clés, puis monte dans une voiture. Les yeux vitreux, le regard pétrifié, le geste méthodique, il scrute les environs. Cette scène de la première partie de « Nocturama » cite délibérément celle, magnifique et métaphysique, du « Samouraï » de Jean-Pierre Melville vis à vis duquel Bonello ne cache pas son admiration (il y aura un autre clin d’œil à Melville dans le film, par le truchement d'un gros lézard qui rappelle les « habitants du placard » contre lesquels se battait Yves Montand dans « Le cercle rouge »). Au delà de la révérence, c'est un rapport plus profond qu'entretient la dernière œuvre du cinéaste de « Saint Laurent » à l’œuvre du cinéaste de « L'armée des ombres » : dans son sillage, Bonello filme ses personnages comme des morts-vivants, comme des créatures mutiques qui n'ont presque d'existence que dans les déplacements et dans les gestes méticuleux qu'ils accomplissent, plus ou moins conscients de se précipiter vers une mort inéluctable. Le premier volet de « Nocturama » se présente comme un film d'action choral taiseux, où une armada de jeunes gens en ordre dispersé, tous dans la vingtaine, d'origines et de milieux sociaux divers, sillonne le métro parisien, s'infiltre dans des lieux symboliques (le Ministère de l'Intérieur, une tour de la Défense...) pour y poser des bombes, selon une logistique parfaitement rodée. Qui sont-ils ? Quels sont leur réseaux ? Le réalisateur ne fera pas le point. Quelles sont les raisons qui les ont amenés à vouloir embraser le tout Paris ? Reproche est fait à Bertrand Bonello de ne pas donner d'assise à la rage de cette jeune génération, de ne pas l'expliquer. Citons ici l'incipit du roman de Diderot, « Jacques le fataliste », (« Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. […] Où allaient-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va ? ») qui a lui seul peut dédouaner tout auteur qui aurait choisi de ne pas donner dans la caractérisation précise de ses personnages et de leurs motivations. Qu'il soit ici question d'attentats ne change rien à l'affaire. Circonscrire précisément les raisons qui meuvent ce groupe de jeunes terroristes n'aurait pas donné lieu à autre chose qu'à un film-dossier, aux consonances sociales lourdes et appuyées. Bonello, tout comme ses personnages (Saint-Laurent notamment), aime à s'abstraire du réel pour le remodeler depuis sa tour d'ivoire d'esthète. Seuls quelques flash-back disséminés parmi l'action donneront des contours implicites, ténus au mal de vivre et au nihilisme qui s'est emparé du groupe. Loin de la hargne volubile et motivée du héros du « Diable probablement » de Bresson, les terroristes de « Nocturama » semblent trop blasés pour être en colère. Mieux, leur rage est aphone, et à défaut de se cristalliser sur des cibles précises, ne peut que se traduire que par une action concertée sur de vagues symboles du pouvoir et du capitalisme débridé. Si à la fin des années 1970, date de sortie du film de Bresson, les jeunes savaient précisément contre qui et contre quoi ils luttaient, ceux de 2010 sont en butte à une détresse plus aveugle, dont Bonello se fait le chantre, entre distance et empathie. Dans la deuxième partie, après que les bombes aient explosé, les jeunes gens se retranchent à l'intérieur d'une Samaritaine entièrement désertée. Ils s'y étourdissent de musique, d'alcool, d'onguents, de vêtements de luxe, vrais coqs en pâte dans ce temple du consumérisme dont le gigantisme fait pourtant dire à l'un d'eux qu'ils auraient dû le faire sauter aussi. Un des plans les plus sidérants à cet égard est celui où un des héros se retrouve, perplexe, face à face avec un mannequin vêtu exactement comme lui. Ce suppôt malgré lui de ce capitalisme contre lequel il prétend lutter se retrouvera plus tard, dans une scène non moins saisissante, en train de faire la nique à un mannequin en maillot... Preuve que dans sa colère informulée, il ne sait à quel saint (sein?) se vouer. C'est dans cette partie, époustouflante de maîtrise formelle, que Bonello, cinéaste des langueurs et de l'élégie crépusculaire, nous dévoile des talents insoupçonnés dans la mise en place d'une tension psychologique, qui culmine lors de l'assaut du magasin par le GIGN. Peu de psychologie dans « Nocturama », si ce n'est une psychologie de l'a-posteriori : tandis que certains retombent en enfance, parcourent, émerveillés, les rayons du magasin ou jouent les Sardanapales, comme si de rien n'était, d'autres laissent sourdre momentanément leur angoisse, comme les personnages de Laure Valentinelli, Manal Issa et Finnegan Oldfield, qui se préoccupent un peu naïvement du bilan humain et semblent déconnectés de leurs actes (« Qu'est ce qui s'est passé ? » murmure, interloqué, ce dernier à sa copine quand le groupe se retrouve au magasin). Tous regardent, tels des Frankestein incrédules et dépassés devant les monstrueux attentats qu'ils ont engendrés, la retransmission des explosions sur BFM TV et les informations au compte-goutte qui commencent à se resserrer sur le lieu de leur retraite. Mais ces Frankestein juvéniles et inconscients, ne sont-ils pas eux mêmes engendrés par la société contre laquelle ils se retournent ? Telle est peut-être le sens de l'ultime réplique du film, le « Aidez-moi ! » implorant du dernier survivant aux assaillants du RAID. Ces jeunes terroristes atones sacrifiant avant liquidation à un hédonisme aux abois, à une célébration décadente néo-viscontienne (pastiche du travestissement d'Helmut Berger dans « Les damnés » sur l'air de « I did it my way »), dont la rage et le souffle ne s'épanouissent que dans les brasiers de leurs méfaits, Bonello les filme comme des abstractions, des corps presque aussi dévitalisés que les mannequins dans lesquels ils contemplent leur reflet. Son dandysme inquiet et contemplatif, sa manière de camper dans sa position de cinéaste, de refuser de courir après un brevet de sociologie comme la fluidité syncopée de sa mise en scène crépusculaire ne larguent les amarres du réel que pour mieux le transcender dans ce geste artistique haletant et ravageant, cette œuvre au noir chorégraphique que l'on ne peut voir sans un frisson au creux de l'échine à la lueur dramatique des récents attentats de Paris et de Nice. Rattrapé par l'actualité, contre vents et marées, mais avec son panache et son brio coutumier, Bonello dit it his way.

 

 

 

 

 

 

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