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Décidément, la fiction française, du roman au cinéma, en passant par les séries, n'en finit pas d'explorer les personnages transgenre. Mais, à la différence d'« Une nouvelle amie » de François Ozon, qui entrait délibérément en résonance avec les récents débats autour du mariage pour tous, « Les nuits d'été » de Mario Fanfani éclairent le travestissement à la lueur d'un tout autre contexte : celui de la province de 1959, qui étouffe sous une morne chape de plomb pendant que le pays s'enlise dans le conflit algérien.

Michel (Guillaume de Tonquédec) est à la ville un notaire collet-monté -comme tout bon notable de province qui se respecte-, marié à une charmante femme, Hélène (Jeanne Balibar) et père d'un petit garçon. Jusqu'ici, on se croirait dans un Chabrol avec Michel Bouquet dans le rôle-titre. Mais à la campagne, dans son domaine des Acacias, Michel devient Mylène, sous le regard d'un de ses camarades de la "drôle de guerre" (l'excellent Nicolas Bouchaud), pas peu friand de passer quelques heures en jupons, et ce d'autant plus à l'heure où la France, qui mobilise ses troupes pour l'Algérie, sonne le clairon de la virilité.

Sauf que les personnage des « Nuits d'été » n'écoutent pas le clairon qui sonne, sans pourtant faire de tort à personne, comme le chantait un pacifiste sétois. Il y a l'épouse, Hélène, qui, à rebours de l'opinion publique, prononce un poignant discours antimilitariste devant un parterre outré. Il y a aussi le camarade susmentionné de Michel qui encourage un jeune homme à déserter, parce que le courage, ça n'est pas de se résigner à être de la chair à canon. Et puis toute une joyeuse cohorte de travestis de cabaret qui sortent faire le marché, sous les jurons des villageoises. Le seul qui ne transige pas avec la bienséance, c'est Michel, et pour cause : il brigue un mandat aux prochaines élections.

A l'image de son sujet, qui fait la part belle aux apparences et au jeu dangereux du caché-montré, la mise en scène de Mario Fanfani est sinueuse, presque féline. La caméra, feutrée, tapie dans l'ombre oppressante d'une maison bourgeoise coquette, se libère et s'encanaille au cabaret, au contact de joyeuses commères au langage fleuri (restons dans Shakespeare puisque le titre renvoie explicitement au « Songe d'une nuit d'été »). Les dialogues et la gouaille de ce petit monde de travestis font la richesse de cette comédie dramatique queer et donnent lieu à des éclairs farcesques qui ne font pas ombre à la tonalité délicate et éthérée de l'ensemble.

Si le film semble parfois paralysé par sa lenteur vaporeuse et ses froufrous parfois à la limite de l'anecdotique, le propos de Mario Fanfani est moins de sonder les scrupules et les atermoiements d'un notaire de province, que de capter une atmosphère, un milieu. Les deux morceaux de bravoure du film (le discours d'Hélène et la chanson « Moi j'préfère » interprétée par Bouchaud) viennent rehausser de couleurs vivaces les quelques moments de latence qui le parsèment.

Guillaume de Tonquédec, le papa réac' et propret de « Fais pas ci, Fais pas ça », trouve enfin au cinéma un rôle à la mesure de la finesse de son jeu mais sa présence est presque éclipsée par celle de Jeanne Balibar, délicieuse en intellectuelle bridée par son statut de femme au foyer qui dévoile peu à peu, à la faveur des circonstances, la femme « absolument moderne » qui couvait sous les listes de courses et les étoffes. Dans son sillage et dans celui de ces " femmes libérées" qui peuplent le film, il flotte un parfum capiteux de liberté, conquise ou à conquérir, dont l'épilogue, magnifique, libère toutes les fragrances.

Guillaume de Tonquédec, le charme discret du travesti. Copyright image : Culturebox

Guillaume de Tonquédec, le charme discret du travesti. Copyright image : Culturebox

Tag(s) : #transgenre, #travestissement, #guerre d'Algérie

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