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Si l'on ne devait retenir qu'une des saillies drôlatiques de « Comme un avion », ce serait sans doute celle-ci, mise en avant dès la bande-annonce : « J'accorde une grande importance au matos ». D'une part, parce que le personnage de baroudeur pépère campé par Bruno Podalydès affectionne les rimes décontractées en « -os » (« directos, penardos, tranquilos ») et que ce langage relâché condense idéalement l'atmosphère de cette délicieuse ode à l'indolence et au lâcher-prise. D'autre part parce que cette phrase, l'air de rien, résonne comme une sorte de manifeste de la mise en scène podalydesque, qui, surtout depuis les facéties bricoleuses de « Bancs publics », fait de l'objet, de préférence insolite, son principal vecteur de comédie. Plus encore que ses prédécesseurs, « Comme un avion » fourmille d'un « matos » hétéroclite, d'un bric-à-brac perecquien impossible à inventorier. Pour parler de Michel (Bruno Podalydès himself), il faudrait pourtant, façon « La vie mode d'emploi », commencer par décrire par le menu les objets qui envahissent son appartement. Passionné d'aéropostale, cet infographiste 3D entrepose maquettes, affiches, avions miniatures dans l'armoire murale de son corridor, a « Vol de nuit » pour livre de chevet et arbore le même blouson que Mermoz. Mais Michel a tôt fait d'abandonner son violon d'Ingres lorsqu'il découvre l'existence des palindromes lors d'une réunion de travail. « Rêver » en est un, « kayak » aussi. L'embarcation ressemble à s'y méprendre au fuselage d'un avion. Eurêka ! Le kayak, c'est « comme un avion sans ailes », comme le chantait Charlélie Couture dont les paroles ont sans nul doute guidé l'inspiration de Podalydès. Ni une ni deux, Michel commande en loucedé un kayak en kit et commence à s'entraîner dans son appartement comme sur les toits. Une fois au parfum, sa femme (Sandrine Kiberlain, merveilleuse), qui s'amuse de ses lubies et le regarde avec l'indulgence tendre d'une mère pour son enfant, l'encourage à se lancer. Voilà le néophyte Michel, armé du « Manuel du castor junior » du « Kayak mode d'emploi » et d'un inénarrable kit de survie qui s'embarque dans une burlesque équipée au fil de l'eau dans l'espoir de rejoindre la mer (ce à quoi sa femme lui oppose que, pour rejoindre la mer, il faudrait deux mois et qu'il n'a posé qu'une semaine de congés).

Mais cet hédoniste fantaisiste, qui préfère peut-être les femmes à l'aventure, n'ira pas bien loin. C'est que la charmante auberge où il décide de faire escale est peuplée de belles plantes : la pétulante et désirable Vimala Pons, dont les glandes lacrymales s'actionnent à la moindre goutte de pluie en souvenir d'un amour avorté et la plantureuse Agnès Jaoui (que l'on a rarement vue aussi radieuse), qui veille sur tous ses hôtes comme une mère nourricière. Aussi Michel prend-il tout naturellement racine dans cette guinguette où l'absinthe coule à flots et où deux hurluberlus en goguette (les hilarants Michel Vuillermoz et Jean-Noël Brouté, équipiers de longue date de la dream team de Podalydès), sorte de version dégénérée des membres de la « Belle équipe » de Julien Duvivier, repeignent tout ce qui leur passe sous la main, y compris la télévision.

Il souffle d'ailleurs sur « Comme un avion » l'esprit des congés payés, du loisir et du repos salvateurs, des utopies collectives de 1936-1937 exaltées par Renoir. Cette partie de campagne revigorante et un brin nostalgique se trouve actualisée et dérangée par les nouvelles technologies (smartphones, géolocalisation) qui s'insinuent jusque dans cet havre de paix hors du temps. Mais chez Podalydès, il n'y a aucun objet ou technologie, aussi quotidien soit-il, qui ne soit poétisé, passé au filtre de la comédie : il suffit d'entendre un Vuillermoz crier, un casque aux oreilles, « J'ai plus de bluetooth », pour que le mot, déjà comique en soi, soit réenchanté. Sous ses allures en trompe-l'oeil de film placement de produit (de Décathlon à Fleury Michon), « Comme un avion » pratique une poétique systématique de l'objet. Ainsi de la scène où Michel, prêt à passer une nuit sous sa tente, souhaite bonne nuit à tous les objets qui l'entourent.

Si Podalydès fait une si grande place aux « choses », c'est peut-être parce que lui-même pratique la comédie en bricoleur, en artisan, qu'il bidouille des gags qui ne ressemblent qu'à lui et dont l'assemblage biscornu donne sans conteste de la belle ouvrage. Horlogerie rodée qui fait la part belle au dérèglement (une tente récalcitrante, un réchaud qui s'enflamme et la magie opère), « Comme un avion » est aussi une mini-odyssée qui célèbre les femmes, qu'elles soient Pénélope ou Circé, et l'amour au long cours. Il suffit d'entendre Michel, quittant à regret la rive d'où la femme qui lui a donné deux enfants le regarde partir, se dire, à part soi, rêveur : « Cette femme est lumineuse.. ». Fête galante primesautière où tout est anodin, où tout est salvateur, surtout l'adultère, « Comme un avion » est, bien plus qu'une excellente comédie estivale, une promenade de santé vivifiante et apaisante à contre-courant du préfabriqué de la comédie à la française. « Merci à tous, c'était bien » dit Michel lorsqu'il se résout enfin à rejoindre son Ithaque qui a pour nom Saint-Cloud. Merci à vous, cher Bruno.

Bruno Podalydès et Sandrine Kiberlain, l'amour au long cours. Copyright image :espacemarcelcarné.fr

Bruno Podalydès et Sandrine Kiberlain, l'amour au long cours. Copyright image :espacemarcelcarné.fr

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