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~~Dans le cinéma de Noah Baumbach, les personnages existent avant tout par leur âge, leurs tâtonnements, leurs états d'âme, leurs atermoiements étant pour l'essentiel tributaires de ces fatals deux chiffres. D'ailleurs, plus que des personnages, Baumbach filme des âges charnière : la trentaine approchante dans "Frances Ha", la crise de la quarantaine dans "Greenberg". Mieux : ses personnages emblématiques d'une génération sont si finement campés qu'ils n'ont d'autre destin que de devenir des archétypes. Qui ne se souvient de la sémillante Frances Ha jouée par Greta Gerwig, dont les joyeuses pérégrinations de coloc' en coloc' et les gaffes à répétition, avaient enchanté l'été 2013 ? Quittant les rivages incertains et mouvants de l'aube de la trentaine pour la grève inquiétante de la quarantaine, Noah Baumbach délaisse la fraîcheur artisanale et le noir et blanc Nouvelle Vague pour une comédie aux atours nettement plus mainstream, exhibant deux têtes d'affiche au générique : Naomi Watts et Ben Stiller, qu'il retrouve après "Greenberg". Autant dire qu'à un âge plus « installé », la quarantaine, correspond une forme de cinéma plus rangée, plus standard. Justement, ce qui frappe dans « While we're young », portrait d'un couple de quadras casaniers et désillusionnés qui ne se retrouvent ni dans leur génération ni tout à fait dans celle des presque trentenaires, c'est cet écartèlement entre la comédie de mœurs un brin intello dans le New York bobo, à la Woody Allen et une forme de comédie U.S. plus populaire dont certaines scènes, assez convenues et racoleuses se réclament (Naomi Watts et son hip-hop endiablé, la longue séquence d'envoûtement chamanique au cours de laquelle les personnages doivent vomir leur « négativité »).

Bigarrure plutôt réussie pour une comédie qui traite moins de l'aspiration des quadragénaires à « faire djeun's » que de la difficulté de faire corps avec sa génération. Le film s'ouvre sur un décalage comique où les protagonistes, un couple de quadras sans enfants nommés Josh et Cornelia (Naomi Watts, toujours parfaite et Ben Stiller) font face, médusés, à la distance qui les sépare de leurs amis, un couple de quadra désormais nanti de son divin enfant et vouant à la naissance de leur chérubin un culte inquiétant (le père s'est fait tatouer une échographie sur le bras). Sans enfant (et de la maternité, Cordelia, stérile, a fait son deuil), impossible de survivre dans l'écosystème des quadragénaires, tout à leur monomanie infantile et infantilisante à base de couches et de musicothérapie : autant de cucuteries contemporaines dont Philippe Muray aurait fait son miel. Le mari de Cordelia, Josh, documentariste en passe de devenir has-been, planche depuis dix ans sur le même film. C'est alors que Jamie et Darby (l'énigmatique Adam Driver et Amanda Seyfried), un couple de vingt-cinq ans, font littéralement intrusion dans la vie des deux quadras. Il aspire à devenir documentariste et admire le travail de Josh. Elle passe son temps à fabriquer des crèmes glacées. D'un point de vue professionnel, les femmes dans l'histoire sont un peu des seconds couteaux : Cornelia, elle-même fille d'un documentariste renommé, se contente de produire des documentaires. Et les jeunes de trimbaler le couple pot-au-feu à leur cours de hip-hop et à leurs fêtes baba-cool.

« While were young » raconte une vampirisation à double sens : celle des jeunes sur les vieux, la plus évidente, puisque Jamie et Darby, dévoilent peu à peu leur côté opportuniste et arriviste ; en retour, Josh et Cornelia se repaissent de chaque moment passé avec le couple de jeunes comme d'un élixir de jouvence. Echange de bons procédés, finalement. Jusqu'à ce que soit mise au jour la supercherie de l'élève, pourtant bien parti pour dépasser son mentor, au grand dam de ce dernier. C'est dans cette dernière partie que les (trop?) nombreuses interrogations qui agitent « While we're young » trouvent à converger : réflexion sur la parentalité, l'éthique du métier de documentariste, la main-mise des uns sur les autres... La question soulevée par l'authenticité de la démarche documentaire peut d'ailleurs être étendue à la fiction, et singulièrement, au cinéma de Baumbach : le documentariste/réalisateur de fiction doit-il s'en remettre au hasard, avancer en tâtonnant ou bien planifier tout à l'avance, scénariser à l'excès ? Toute la fraîcheur de « Frances Ha » semblait tenir dans cette confiance aux accidents, tandis que « While we're young », efficace certes, semble un peu trop prémédité dans ses effets même si la satire, réjouissante, n'épargne personne, quadras conformistes comme jeunes pseudo-anticonformistes (ici, les vieux ont les mêmes pratiques que la génération Y – musique sur Apple, smartphone dégainé au moindre trou de mémoire, alors que les jeunes développent une culture vintage à base de vinyles, machine à écrire..). Plein d'allant, même si tous ses axes de réflexion finissent peu ou prou par enfoncer des portes ouvertes, « While we're young » reste un charmant divertissement néo-Allenien, placé comme il se doit sous les auspices d'Ibsen.

Naomi Watts et Ben Stiller, excellents dans "While we're young". Copyright image : The Guardian

Naomi Watts et Ben Stiller, excellents dans "While we're young". Copyright image : The Guardian

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