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Depuis la sortie des « Beaux jours » de Marion Vernoux, le cinéma français a été prodigue en portraits de sexygénaires en quête d'émancipation, désireuses de s'extraire pour un temps de leur quotidien ronronnant. A première vue, on croirait que « Party girl » va à rebours de cette tendance bohème, mieux, que son héroïne prolo suit le chemin inverse des bobos campées par les plus grandes : Deneuve, Huppert, Ardant, et, dans un registre un peu différent, Karin Viard. Soit Angélique (Angélique Litzenburger), danseuse de cabaret à Forbach, qui, à la faveur d'une demande en mariage, décide de lever le pied et de se ranger avec son futur dans un petit pavillon de banlieue. Le prétendant : Michel (Joseph Bour), un de ses clients les plus réguliers, la soixantaine rondouillarde et débonnaire. L'imminent hyménée donnera à Angélique l'occasion de retrouver son fils prodige, installé à Paris, mais surtout de renouer avec sa fille de seize ans, confiée, par la force des choses, à une famille d'accueil.

Ceci n'est pas une fiction. Le premier long-métrage de Samuel Theis, Marie Amachoukeli et Claire Burger, tous trois élèves de la Fémis, rejoue un épisode de la vie d'Angélique Litzenburger, la mère du premier. Dans leur court-métrage de fin d'études, Forbach, les trois acolytes avaient déjà travaillé le matériau autobiographique rocambolesque de la famille de Samuel Theis. Autant dire que l'entreprise, récompensée à Cannes par la caméra d'Or dans la section « Un certain regard », est en soi un assaut contre les frontières du documentaire et de la fiction. A l'image du parler faubourien des protagonistes, un français teinté d'expressions idiomatiques, parfois abandonné pour la langue du pays limitrophe, l'allemand, « Party girl » cultive cette hybridité, cet embrouillamini du docu-fiction, jusqu'à former un étrange et pâteux magma.

Dans « La guerre est déclarée », directement inspiré de leur propre histoire, Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm avaient pris le parti de transmuter leur vécu (la maladie de leur enfant) en un film d'autant plus énergisant qu'il choisissait délibérément la radicalité de la fiction. Dans « Party girl », l'aspect documentaire, toujours latent même s'il est dissimulé sous les oripeaux de plans travaillés voire stylisés, semble faire écran à l'émotion. A peine les scènes de retrouvailles entre une mère et sa fille et les regards aimants que posent Samuel Theis (qui investit, comme Angélique Litzenburger, son propre rôle) sur sa mère et actrice arrivent-elles à toucher le spectateur, largué au milieu de ce naturalisme un peu plat.

Certes, on ne peut manquer d'avoir de l'empathie pour cette Angélique extraite sans coup férir de son milieu naturel - celui des filles de joie noctambules qui, sans se prostituer, se laissent aller à quelques privautés- pour vivre, bon an mal an, une petite vie étriquée de femme au foyer. Entre la résignation sage dictée par ses enfants, contents de cet aller-simple vers le conformisme, et l'appel de la nuit qui remue, Angélique devra composer, jusqu'au sursaut final dont le titre du film annonce la couleur. Oiseau bigarré à la « gueule d'atmosphère » subitement mis en cage, Angélique n'aura de cesse de vouloir s'envoler de nouveau. Comme ces montgolfières multicolores lâchées dans les airs -véritables métaphores de son être profond- qui lui renvoient l'appel du large alors que la vie de couple montre à peine le bout de son nez.

Malgré de bonnes intentions et le choix du ton juste, celui d'une tendresse sans complaisance, « Party girl », beau projet d'équilibriste, chaloupe un peu maladroitement entre des scènes de table qui sentent le Pialat frelaté, la trivialité terne de dialogues que seules quelques pointes de malice un peu pataudes viennent réveiller et des plans suspendus, en lévitation, qui échouent à enflammer le récit. Samuel Theis et ses co-réalisatrices se concentrent sur le visage de leur héroïne – à lui seul toute une histoire- mais peinent à réenchanter, par la force du cinéma, cette vie banalement exceptionnelle et à donner un souffle au roman familial. Aventure initiatique sur le tard d'une sexagénaire indisciplinée, le film vaut avant tout pour le geste ultime de cette party girl, farouche tenancière de sa liberté, et pour la douce catharsis d' Angélique Litzenburger, qui rejoue sa vie à l'écran. Mais aussi, et surtout, pour le geste de Samuel Theis, qui livre , sans toutefois faire dans le panégyrique, un film-hommage à sa génitrice, un « film de ma mère », comme Albert Cohen avait écrit « Le livre de ma mère ».

Angélique Litzenburger, dans son propre rôle. source image : Quinlan, rivista di critica cinematografica

Angélique Litzenburger, dans son propre rôle. source image : Quinlan, rivista di critica cinematografica

Tag(s) : #Cannes, #Caméra d'or

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